Nadège Prugnard : “Les Invites, un festival à l’ADN populaire, fédérateur et gratuit”

Nadège Prugnard : “Les Invites, un festival à l’ADN populaire, fédérateur et gratuit”
©erolgum-Paysage

Directrice des Ateliers Frappaz et chargée de la programmation du festival Les Invites à Villeurbanne, Nadège Prugnard défend une vision engagée autant que populaire des arts de la rue. 

Sébastien Broquet : Si vous aviez déjà programmé par le passé, prendre la tête d’un lieu était une première pour vous lorsque vous avez pris la direction des Ateliers Frappaz en janvier 2024. Quel bilan tirez-vous de ces deux années ?

Nadège Prugnard : C’est paradoxal. Il est extrêmement fécond et enthousiasmant d’accompagner des créateurs, de mettre en place de nombreux projets. Mais en passant de l’autre côté, je me retrouve davantage au cœur des problématiques et des enjeux politiques de notre époque. Ces enjeux sont aujourd’hui extrêmement complexes et fragilisent énormément non seulement le champ des arts de la rue, mais plus largement l’ensemble du spectacle vivant, comme vous le savez : à cause des coupes budgétaires, du repli identitaire, de la montée des idéologies fascistes, dans une époque un peu réactionnaire où la liberté de création est mise sous tension. 

En tant qu’artiste, et aussi en tant que directrice artistique, il s’agit de questionner encore plus ma participation politique, au sein d’un label national, et au monde, aussi. En essayant de protéger au maximum les créateurs d’aujourd’hui, ceux d’hier également — puisque nous comptons encore dans nos rangs quelques précurseurs des arts de la rue. 

En essayant aussi d’inventer, au-delà de ce que nous faisons ici aux Ateliers Frappaz (ateliers d’écriture, masterclass) de nouveaux espaces : en mettant en place des débats, des espaces de réflexion ouverte, en reprenant notre place d’agitateurs culturels dans l’espace public. 

L’enjeu est de soulever ces questions, qui ne concernent pas seulement les arts de la rue, mais l’ensemble du spectacle vivant : musique, cirque, théâtre, danse, performance. Nous traversons une drôle d’époque, et il faut avoir bien conscience de ça quand on est directrice artistique. Et trouver de nouvelles manières de travailler pour mieux protéger, au-delà même des artistes, la question de la liberté de création, tout simplement.

S. B. : Qu’avez-vous apporté de neuf aux Ateliers Frappaz, qu’est-ce qui se passe entre ces murs que le grand public ne voit pas ?


N. P. : Beaucoup de choses. Ce qui est assez nouveau avec mon arrivée, par rapport aux autres CNAREP, c’est qu’il n’y a généralement pas d’artistes à la direction de ces lieux. Bien sûr, notre rôle premier reste d’accompagner les créateurs, de mettre le lieu à leur disposition pour qu’ils puissent travailler, répéter, créer, et de leur apporter des aides financières à la création. 

J’ai mis en place à mon arrivée de nouveaux gestes artistiques, des ateliers d’écriture. Pourquoi ? Parce que nous assistons aujourd’hui à une véritable révolution de la parole dans les arts de la rue. Nous parlons d’arts de la rue depuis les années 1980, mais comme vous le savez, ces formes existent depuis la nuit des temps. Le théâtre à l’italienne existe depuis le XVIIIe siècle. Bien avant cela, on peut penser aux mystères d’Éleusis dans l’Antiquité, au Nô japonais, ou encore aux premiers rituels repérés dès la préhistoire. Les arts de la rue ont toujours existé ; ils sont consubstantiels à l’être humain. C’est quelque chose que j’ai voulu rappeler avec force au sein des Ateliers Frappaz. 

Ce qui s’est passé entre les années 1980 et aujourd’hui est très intéressant : nous étions alors face à des formes très scénographiques, très musicales, mais où il n’y avait pas de parole. Depuis une dizaine d’années, toutes les œuvres, sauf celles des précurseurs, sont désormais parlantes, qu’il s’agisse du cirque, de la danse ou d’autres disciplines. Aujourd’hui, environ 80 % des créations en espace public intègrent la parole, alors que c’était l’inverse dans les années 1980. 

Étant moi-même autrice, il s’agissait de mieux accompagner ces écritures contemporaines qui surgissent aujourd’hui avec force dans l’espace public. C’est dans cet esprit que nous avons développé tout un programme artistique autour de ces enjeux : masterclass, workshops, ateliers d’écriture. 

Nous avons également créé un journal, Les Cracheurs de feu, qui est aujourd’hui le seul média entièrement dédié aux arts de la rue. Il participe à la désinvisibilisation de ces artistes. Nous y travaillons avec des journalistes reconnus, issus notamment de L’Humanité, du Canard Enchaîné, du Monde Diplomatique, ainsi qu’avec des illustrateurs du Canard Enchaîné, afin d’en faire un véritable objet artistique. 

Au-delà de cela, j’ai aussi mis en place une matrice internationale, avec le soutien de l’Institut français, de la Métropole et de la Ville de Lyon. Cela fait partie de l’éventail des arts de la rue, car les compagnies tournent énormément à l’international, plus qu’en France, notamment pour des raisons économiques. J’accompagne ainsi de nombreux artistes d’Afrique subsaharienne, et nous accueillons également ici des créateurs empêchés de travailler dans leur pays d’origine, venus par exemple de Palestine, d’Ukraine et d’ailleurs. C’est un volet essentiel de notre action. 

Enfin, je viens d’ouvrir un nouveau volet autour de la création des arts de la rue en zone rurale. C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur, car j’ai été artiste associée pendant de nombreuses années au Théâtre d’Aurillac, à la fois au théâtre et au festival. J’y avais mis en place des dispositifs que j’avais baptisés “Zone libre”, destinés à aller au plus près des habitants, notamment de celles et ceux qui ne peuvent pas accéder aux œuvres artistiques simplement parce qu’ils vivent dans des territoires oubliés, où l’offre culturelle est parfois inexistante. C’est ce travail que nous attaquons aujourd’hui.

S. B. : Ce sont Les Rencontres pas pareilles ?


N. P. : C’est exactement cela. Nous partons dans le Beaujolais, l’Allier et la Loire, avec un dispositif assez exceptionnel, soutenu par la Région Auvergne-Rhône-Alpes. L’idée est d’aller à la rencontre des territoires avec de nombreuses propositions artistiques et performances. J’y ai également mis en place un temps fort spécifiquement consacré aux créatrices en espace public et aux performeuses. Car il existe encore, dans les arts de la rue, des inégalités persistantes et importantes entre les femmes et les hommes. J’essaie donc, à mon échelle, de renverser la vapeur : en alertant, en éclairant sur ces déséquilibres, en donnant davantage de place aux créatrices.

S. B. : C’est un CNAREP, un Centre national des arts de la rue et de l’espace public. Qu’est-ce que ce label national implique comme contraintes et, à l’inverse, que vous apporte-t-il ?


N. P. : Parler de contraintes n’est peut-être pas le mot juste, car la mission première reste avant tout d’accompagner les artistes des arts de la rue et de soutenir la création. C’est la mission principale : favoriser la création, mais aussi la diffusion des œuvres. Il existe également un volet très important de transmission et de professionnalisation. Il s’agit d’aider les artistes émergents, de les accompagner dans leurs premiers pas en espace public, notamment les artistes issus de la seule école supérieure dédiée aux arts de la rue, la FAI-AR, située à Marseille. 

Notre rôle consiste aussi à porter un regard très ouvert, très large, sur les nouvelles générations d’artistes qui arrivent, tout en protégeant bien évidemment les compagnies historiques. Il ne s’agit pas non plus de les limoger, car c’est grâce à elles que les arts de la rue rayonnent aujourd’hui. Je fais très attention à maintenir cet équilibre.

Concernant l’émergence, nous avons mis en place une opération très importante cette année. Ce projet s’intitule La Rue est à nous. Il réunit trois grandes écoles : l’ENSATT, bien connue à Lyon, avec les auteurs et autrices de la classe de Pauline Peyrade et Marion Aubert ; les élèves metteurs en scène de la FAI-AR ; ainsi que les interprètes du GEIQ Compagnonnage Théâtre. C’est un projet d’envergure autour de l’espace public. Je leur ai demandé d’écrire sept pièces brèves, que le public pourra découvrir notamment lors durant le festival.

S. B. : Vous avez aussi créé en juin 2024 un journal baptisé Les Cracheurs de feu, consacré aux arts de la rue. Quelle place tient aujourd’hui la critique artistique dans notre société ?

N. P. : Je ne partage pas du tout l’idée selon laquelle la critique artistique serait secondaire. Au contraire, je pense qu’elle est extrêmement importante, parce qu’il s’agit d’un véritable métier. Le vôtre, par exemple, consiste à parler des artistes, des lieux. C’est un métier qu’il faut protéger, d’autant plus que de nombreux journaux nationaux sont mis à mal aujourd’hui.

La critique est essentielle parce qu’elle permet de donner de la visibilité aux artistes. Elle apporte aussi des éclairages différents sur leur travail. Entre le dossier de création d’un artiste et ce qu’un journaliste va déployer dans son argumentation, c’est une autre façon d’entrer dans l’œuvre. Cela ouvre un autre chemin, la rend accessible et, surtout, donne envie au lecteur, au public, d’aller découvrir ce travail. Pour moi, c’est extrêmement important.

Bien sûr, il y a toujours ce que nous pourrions nommer… des sortes de charognards journalistiques. Je pense notamment à l’émission Le Masque et la Plume : parfois, c’est intéressant. Mais ils sont quand-même assez foudroyants, parfois, dans leurs critiques et ils mettent à mal des œuvres ; je trouve ça fort dommage. Je suis toujours pour dire les choses positives, tirer les choses par le haut, plutôt que par le bas. Et je ne vois pas l’intérêt de défoncer des artistes, surtout par les temps qui courent, sachant la fragilité de ces professions.

Concernant les arts de la rue, le problème est aussi celui du manque de relais médiatiques. Très peu de critiques journalistiques leur sont consacrées. Les journaux nationaux en parlent rarement, et les médias locaux encore trop peu. Les Cracheurs de feu, c’était aussi une façon de tourner les regards vers ces artistes souvent méconnus, de faire connaître leurs parcours, de dresser le portrait de figures fondatrices, mais aussi de mettre en lumière les réflexions politiques et sociales qui traversent ce champ artistique.

Car les arts de la rue se situent au cœur même de la démocratisation culturelle : ils s’adressent à toutes les générations, à toutes les classes sociales, à toutes les ethnies, à tous les genres. C’est aussi cela que nous voulions faire remarquer à travers ce journal.

S. B. : C’est le retour cette année des Invites, le festival emblématique des arts de la rue. Pourriez-vous nous en dévoiler le contenu ?


N. P. : La conférence de presse n’aura lieu que le 6 mai, je vais en parler avec parcimonie, sans tout révéler avant l’heure, mais en vous donnant tout de même les grandes lignes.

Je reste fidèle à l’ADN des Invites, qui est aussi celui des arts de la rue : une programmation populaire, fédératrice et gratuite. C’est une vraie force, et un engagement fort de la Ville de Villeurbanne. La gratuité reflète, à mes yeux, un engagement politique essentiel : permettre à toute la population d’avoir un accès total aux propositions artistiques.

La nouveauté depuis mon arrivée, c’est que j’essaie d’imaginer le festival dans une écriture davantage reliée aux enjeux de notre société. Comme je l’évoquais tout à l’heure, nous traversons une période de fractures, de guerres, de choses extrêmement troubles politiquement, marquée par la montée du fascisme partout dans le monde et par des questions de censure. J’essaie donc, en plus de cette programmation très musicale et très festive, populaire, du festival — car la musicalité est extrêmement importante à Villeurbanne, où il existe une scène musicale indissociable des Invites — d’y faire rayonner des formes plus contemporaines, qui parlent du monde d’aujourd’hui.
Il y aura bien sûr des compagnies majeures et populaires, comme Titanos, Transe Express, Gratte-Ciel, ou encore le Théâtre Group’. Mais nous accueillerons aussi des propositions plus actuelles et engagées : les textes de l’artiste queer Laurène Marx, les combats féministes du collectif Marthe, ou encore ceux d’une jeune compagnie lyonnaise, Le Rire d’Ariane. Seront également présentes les performances d’Ange Kayifa, qui dénoncent les violences faites aux femmes en Afrique subsaharienne ; les formes déjantées de Tarek Noui ; et tout ce qui va être autour des récits postcolonialistes, notamment avec Guy Régis Junior, un artiste haïtien.

Il y aura aussi une forte dimension internationale, qui me semble profondément liée aux racines migratoires de Villeurbanne. C’est une ville ouvrière, industrielle, au passé migratoire. Lorsque j’ai candidaté ici, cela m’avait beaucoup touchée. J’avais moi-même travaillé deux ans dans la jungle de Calais auprès des réfugiés, et lorsque le camp a été démantelé, la première ville à accueillir des primo-arrivants fut Villeurbanne.
C’est aussi pour cela que j’avais candidaté pour rejoindre les Ateliers Frappaz : j’avais trouvé cela profondément humain, bienveillant, très fort. Je me suis dit : c’est une ville qui a le sens de l’hospitalité. Comme les arts de la rue, finalement.

Il y aura également des textes contemporains. Je peux citer par exemple une adaptation en espace public de À la ligne de Joseph Ponthus, disparu il y a deux ans, portée par une jeune artiste nommée Thylda Barès. Cette dernière travaille sur une transposition de la Commune de Paris aux quatre coins du monde, avec une distribution internationale, et invite notamment des artistes iraniens. Pour moi, c’est un acte très fort au regard de ce qui se passe aujourd’hui au Moyen-Orient.

Nous accueillerons aussi les Dakh Daughters, artistes ukrainiennes. Depuis le début de la guerre, elles ont été invitées une ou deux fois, puis on les a quelque peu oubliées, alors que le conflit continue. Il me semble important de les inviter à nouveau, de faire entendre leur musique et de soutenir ce qu’elles fabriquent aujourd’hui, sachant que c’est encore terrible pour elles.

S. B. : Votre programmation est engagée : vous tenez à ce que l’art soit politique, est-ce plus important et/ou difficile aujourd’hui ?


N. P. : Les Invites de Villeurbanne relèvent d’un marché public, donc il s’agit surtout, pour moi, de respecter pleinement l’identité du festival : sa dimension ultra festive, ultra musicale, populaire, familiale et intergénérationnelle. Les arts de la rue ne sont que ça depuis toujours.

L’enjeu consiste à trouver un équilibre avec des œuvres un peu plus engagées, ou qui parlent davantage du monde d’aujourd’hui. Tout simplement parce que nous avons besoin de comprendre ce qui nous arrive. Nous avons besoin d’artistes qui nous racontent le monde.

Comme le disait le philosophe Clément Rosset, l’artiste a cette capacité de synthétiser, en une heure, une réalité que nous subissons sans toujours la comprendre. Ça pose des questions. Il s’agit donc d’une recherche de juste équilibre. Je ne vais évidemment pas programmer des œuvres dans le but de mettre mal à l’aise les uns ou les autres. Il ne s’agit absolument pas de cela. Il s’agit plutôt de continuer à faire rayonner une réflexion, de proposer des formes qui interrogent sans exclure, et je crois que la Ville de Villeurbanne est en phase avec cette vision.

S. B. : La musique garde une place importante dans la programmation du festival ?


N. P. : Nous allons accueillir Les Vulves Assassines. Il y aura également beaucoup de DJ Sets. Nous recevrons aussi Éric Pifeteau, le batteur de Philippe Katerine. Et puis Christian Olivier, le chanteur des Têtes Raides, qui viendra proposer un duo avec Hakim Amadouche, chanteur et musicien qui accompagnait Rachid Taha. 

Il y aura des boums pour les enfants. Il y a tout un volet dédié à l’enfance que nous déployons cette année, avec de nombreuses compagnies invitées. Parmi elles, une compagnie lyonnaise formidable, Notre Maison, qui présentera un spectacle de punk pour enfants, intitulé Punk. J’ai vraiment essayé cette année de valoriser la musique.

S. B. : Comment fonctionnent Les Invites et les Ateliers Frappaz ? Quels sont les budgets, qui finance ?

N. P. : Le CNAREP — les Ateliers Frappaz — est soutenu par le ministère de la Culture, la Ville de Villeurbanne et la Région Auvergne-Rhône-Alpes. Concernant le festival des Invites, il s’agit d’un marché public financé par la Ville de Villeurbanne. Nous avons en charge la programmation artistique. La partie technique est assurée en régie directe par la Ville, tout comme la sécurité.

De mon côté, je sollicite également des financements complémentaires : l’aide exceptionnelle aux festivals auprès de la DRAC, ainsi que d’autres dispositifs régionaux ou territoriaux. Je développe aussi des dynamiques partenariales, avec des apports directs ou indirects, qui permettent de soutenir la production, l’hébergement et différents aspects logistiques.

C’est donc un montage assez complexe, qui repose sur une forte dimension partenariale, essentielle pour aider et soulager financièrement le budget du marché public. Cela permet aussi de créer des liens et des passerelles hyper pertinentes avec de nombreux partenaires, comme le Grame, le Théâtre de la Renaissance ou le Sytral : il va y avoir des spectacles dans le métro et les bus pendant le festival.

Propos recueillis par Sébastien Broquet

Les Invites
À Villeurbanne du 19 au 21 juin

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