Sébastien Broquet : Pourriez-vous nous expliquer la place d’un promoteur de spectacle ancré localement comme Eldorado & co dans la chaîne allant du tourneur à la salle : quel est votre rôle ?
Julien Pommier : Le bon terme aujourd’hui, ce serait “diffuseur de spectacles”. Nous sommes l’intermédiaire entre le producteur et le local. Des producteurs font appel à nous pour X artistes, ensuite nous nous occupons de trouver la salle, de la commercialisation, du marketing, de fournir le personnel et la technique.
S. B. : Combien de spectacles organisez-vous par an ?
J. P. : Nous faisons entre 120 et 130 ouvertures de rideaux, car nous avons parfois plusieurs séances d’un même spectacle. Ça représente 300 000 spectateurs par an, en moyenne. Nous travaillons principalement en Auvergne-Rhône-Alpes et nous sommes très larges question jauges, car nous allons des petits clubs jusqu’aux stades, en passant par des arénas, des salles de musiques actuelles, des théâtres…
Les choix des artistes et des spectacles, ce n’est pas toujours nous qui le faisons. Nous travaillons avec des producteurs qui font appel régulièrement à notre société pour différentes propositions — humour, concerts… Ceux-ci ne sont pas toujours spécialisés dans un seul type de spectacle.
Début février, nous avons par exemple organisé celui de Jean Lassalle, l’ancien député, et nous avons ensuite œuvré sur un concert de metal à la Halle Tony-Garnier avec Alter Bridge. Avant de retourner à la Halle avec “I Gotta Feeling”, une soirée années 1990. Nous pouvons faire aussi bien un musicien de guitare classique, du metal, des humoristes, des spectacles pour enfants, de la musique urbaine…
S. B. : Eldorado & co est un promoteur historique à Lyon mais aussi une entreprise familiale, fondée par votre père en 1990 : pouvez-vous nous en conter l’histoire ?
J. P. : Mon père, Jean-Pierre, a commencé à organiser des spectacles en 1977. Je suis né en 1976. J’ai fait différentes études, mais j’ai rejoint mon père il y a trente ans. J’ai débuté par tous les postes : de technicien plateau au placement des spectateurs, j’ai un peu tout fait.
C’est très familial, car mon père travaille encore avec nous, ma sœur Élodie également et mon fils Nicolas a intégré la société en alternance en ce début d’année.
Nous avons quatre permanents et, en plus, mon fils en alternance et mon père. Nous sommes donc six et demi : Eldorado & co n’est pas une grosse structure en nombre de salariés.
S. B. : Financièrement, pas de subventions ?
J. P. : Non. En tant que promoteur local, nous sommes payés sur un pourcentage de la recette du spectacle, qu’il soit bénéficiaire ou déficitaire. C’est tout. Nous co-produisons beaucoup de spectacles également : nous partageons alors les risques, que ce soit perdant ou gagnant. Ça nous arrive également de prendre l’ensemble des risques, en produisant nous-mêmes certains spectacles. Si ça marche tant mieux, sinon tant pis.
S. B. : Qu’est-ce qui a changé dans votre métier depuis les débuts d’Eldorado & co jusqu’à aujourd’hui, alors que le monde de la musique a beaucoup bougé ?
J. P. : C’est une manière différente de travailler. Le métier de diffuseur existe depuis au moins cinquante ans, nous avons toujours dû faire face à des changements, à des nouveaux arrivants, des partants. Nous nous adaptons. C’est vrai que c’est différent aujourd’hui, mais nous travaillons aussi avec des grands groupes et ça se passe bien.
S. B. : Vous avez des parts dans Le Transbordeur, la salle emblématique de la métropole située à Villeurbanne : quelle est votre fonction là-bas ?
J. P. : Nous sommes actionnaires à hauteur de 50% de la société qui gère le Transbordeur, la SAS Transmission. Nous sommes accompagnés par une société qui s’appelle Alias — un tourneur parisien —, Cyrille Bonin qui est le directeur de la salle, et Vincent Carry d’Arty Farty.
Nous travaillons en direct avec Cyrille sur la gestion et les choix : tout le versant économique. Nous y organisons aussi des spectacles en tant que client.
S. B. : Vous avez été reconduit pour dix ans : quels changements sont prévus pour le Transbordeur ?
J. P. : Le gros changement, c’est que nous avons dû nous engager sur un montant d’investissements sur ces dix ans, assez important — 250 000 € —, pour renouveler le son et les lumières de la grande scène. Ce qui deviendra un bien appartenant à la Métropole. L’autre grosse différence, c’est effectivement de partir sur dix ans au lieu de cinq précédemment : les investissements sont plus faciles à lisser.
S. B. : Avez-vous toujours des parts dans le Zénith de Saint-Étienne ? Êtes-vous investi dans d’autres salles ?
J. P. : Non, c’est mon père qui est actionnaire à titre personnel du Zénith de Saint-Étienne, pas Eldorado & co. Les sociétés ne peuvent pas être actionnaires des Zéniths. Mon père est associé depuis le départ avec, entre autres, Jean-Claude Camus [NdlR : producteur historique de Johnny Hallyday].
Nous ne sommes investis dans aucune autre salle de spectacles. Selon les opportunités, cela pourrait nous intéresser. Mais nous n’avons pas de velléité à gérer d’autres salles dans l’immédiat.
S. B. : La Halle Tony-Garnier est devenue un enjeu de la campagne électorale : que pensez-vous de l’avenir de cette salle, est-elle toujours viable pour les concerts ?
J. P. : Elle a tout à fait sa place. C’est vrai que la Halle a eu quelques difficultés avec l’arrivée de la LDLC Arena, une nouvelle salle plus moderne. Mais elle a tout a fait sa place, selon les esthétiques : la Halle se prête très bien aux concerts de metal, avec plus de monde debout ; pour de la musique électronique ou divers spectacles également. La Halle a déjà retrouvé sa place très naturellement.
S. B. : Comment voyez-vous le chamboulement de l’écosystème des salles à Lyon, avec l’arrivée de l’Arena et de l’Asteria, bientôt de l’Astroballe, peut-être un jour de la salle Rameau : est-ce un atout pour vous ou un trop large afflux de concurrents ?
J. P. : C’est une chance, car nous avons plus de choix de salles, plus de disponibilités. C’est positif. Après, effectivement, il y a beaucoup de spectacles désormais : donc il ne faut pas faire n’importe quoi, il ne faut pas proposer n’importe qui en se disant que ça va se remplir.
Et si d’autres salles arrivent, tant mieux : nous aurons encore plus de choix. En termes de manque à Lyon, il y a le besoin actuellement d’une salle en tout assis, type théâtre, d’une jauge de 600 places.
S. B. : Qui pourrait être la salle Rameau ?
J. P. : Oui, effectivement. C’est à elle que je pensais ! Nous avons des jauges à 1000 personnes assises comme au Radiant-Bellevue à Caluire. Il y a deux ou trois lieux municipaux, comme la salle Victor-Hugo qui a été refaite avec 450 places. Mais une salle de 600 ou 700 places assises serait la bienvenue !
Propos recueillis par Sébastien Broquet