Géraldine Farage : “Au Pôle Pixel, nous embrassons cet éventail large des formes artistiques qui font appel à de l’image en mouvement”

Géraldine Farage : “Au Pôle Pixel, nous embrassons cet éventail large des formes artistiques qui font appel à de l’image en mouvement”
DR Stéphane Bayle

Le Pôle Pixel s’est retrouvé sur le devant de la scène médiatique à l’automne dernier lors de la visite à Villeurbanne de Rachida Dati, ministre aujourd’hui démissionnaire, qui s’est offert un coup de communication — au détriment du travail de longue haleine mené en ce lieu dédié aux images en mouvement. Tour d’horizon en compagnie de sa directrice, Géraldine Farage.

Sébastien Broquet : Expliquez-nous ce qu’est le Pôle Pixel, dont nous entendons de plus en plus parler, sans toujours comprendre tout ce qu’il s’y passe et comment ça s’articule entre les trois studios de cinéma, l’activité liée au jeu vidéo, les formations, près de 100 entreprises installées dans vos murs… 

Géraldine Farage : Le Pôle Pixel, ce sont deux choses : un lieu. Et une structure. Le lieu fait 32 000 m2 et rassemble les professionnels de l’image en mouvement — ceux du cinéma, du documentaire, du jeu vidéo, du cinéma d’animation et des arts hybrides et numériques. Nous avons toute la chaîne de fabrication sur le site : des fabricants de décors, des techniciens, des producteurs, des studios de tournage, des loueurs de matériel, de la post-production et des artistes. Ce lieu dispose d’espaces privatifs — pour les entreprises installées — et d’espaces mutualisés, par exemple pour fabriquer des décors sur un projet donné. Et il y a des espaces d’accompagnement, avec des salles de formation, de coworking, qui sont animés par l’association Pôle Pixel.

L’association, elle, s’adresse à ces mêmes professionnels : ceux travaillant dans notre lieu comme ceux installés ailleurs dans la région Auvergne-Rhône-Alpes ; certains viennent de l’Ain, d’Isère, de la Loire pour bénéficier de nos accompagnements. Notre mission est de répondre à leurs enjeux. Nous les aidons sur de la mise en relation, quel que soit leur niveau de professionnalisation — nous avons des jeunes qui sortent de l’école, comme des professionnels aguerris. Nous jouons le rôle d’entremetteur pour trouver un partenaire, un expert, un salarié, un financier, un prestataire… Nous les aidons à monter en compétence tout au long de leur carrière, en tant qu’organisme de formation. Et le dernier besoin auquel nous répondons, c’est de leur offrir un espace adapté à leurs projets : tournage, préparation d’un spectacle ou activité de longue durée… 

Nous avons également un axe d’ouverture au public, avec des stages et des journées de découverte pour les collégiens et les lycéens, des programmes d’éducation artistique et culturelle avec des adolescents. Nous coordonnons également la classe à horaires aménagés cinéma du collège Bertrand Tavernier à Villeurbanne.

Le dernier volet est récent : le ministère de la Culture nous a missionné pour être proactifs auprès des artistes d’art hybride et numérique. Avec les mêmes actions que pour l’ensemble de la filière, et des résidences d’écriture en plus : nous allons nous positionner sur l’accueil en résidence de création. Ce qui était, jusqu’à présent, moins notre rôle. Nous allons désormais pouvoir accompagner les œuvres. C’est notamment dans ce cadre que nous nous sommes rapprochés du Théâtre National Populaire, pour développer l’idée de coproduire des projets à la frontière du spectacle vivant et de l’image en mouvement. 

S. B. : Roger Planchon est à l’origine du Pôle Pixel : comment et dans quel but est né ce lieu qui a beaucoup évolué depuis ?

G. F. : À la fin des années 1990, Roger Planchon, qui était metteur en scène et cinéaste, était à la tête du TNP. Mais il avait également créé une structure qui s’appelle maintenant Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma : un fonds de soutien au long-métrage et aux séries tournées en Auvergne-Rhône-Alpes. C’est une particularité de notre région : à cette époque, la décentralisation du cinéma n’avait pas encore été opérée, les tournages se faisaient essentiellement à Paris.

Roger Planchon a été visionnaire et a été le premier à créer un fonds avec la Région, sous la forme d’une société de co-production. Ailleurs en France, les régions subventionnent directement les films. Ici, ça passe par cette société : le film va ensuite verser des recettes au fonds de co-production. C’est une société anonyme, dont les actionnaires sont la BPI, la Caisse d’Épargne et la région Auvergne-Rhône-Alpes. C’est un modèle très innovant qui permet d’avoir un retour sur investissement et peut financer d’autres films : un cercle vertueux. 

Roger Planchon ensuite, pour inciter les tournages à sortir de Paris, voulait montrer que toute la chaîne de fabrication était présente en région : il a créé le Pôle Pixel. Ça c’est fait là où nous sommes actuellement, parce qu’il avait déjà ses ateliers de fabrication de décors du TNP — qui sont toujours là —, c’est un bijou de 4000 m2. Roger avait déjà la volonté de pouvoir passer du spectacle vivant au cinéma, le studio 24 a donc été fabriqué de manière à pouvoir accueillir du spectacle vivant ou des tournages de cinéma : il a la même ouverture de plateau que le TNP. 

Le Studio 24 a déjà accueilli plusieurs spectacles, notamment quand le TNP était en travaux. Tant que M. Planchon était à la tête des deux structures, ça a bien marché : il avait l'agilité pour passer d’un plateau à l’autre. Ensuite, ça a été mis de côté, notamment parce que la série Kaamelott, qui était tournée dans les studios de M6 à Paris, est revenue à Villeurbanne. La série s’est développée et a permis également le développement du Pôle Pixel, grâce à une occupation quotidienne des studios. Donc, il y avait moins de place pour les spectacles. 

Cette histoire a structuré le Pôle depuis 2001. En 2009, puis en 2015, le lieu a grandi pour atteindre sa taille actuelle. Et Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, qui était à la manœuvre, a souhaité créer une association, pour pouvoir retourner se concentrer sur ses activités de co-production. L’association Pôle Pixel a pris la main en 2015. Je suis arrivée à la direction en 2018.

S. B. : La série comme les films Kaamelott sont en grande partie tournés chez vous. Comment s’est nouée cette relation de confiance avec Alexandre Astier et que représente-t-elle pour le Pôle Pixel ?

G. F. : Elle est très importante pour nous et elle est historique — le premier assistant de Planchon était Jean-Christophe Hembert, qui joue le rôle de Karadoc dans Kaamelott. C’est une très belle équipe. Il y a de l’amitié, quelque chose de fort. Nous sommes ravis que Alexandre Astier continue de s’impliquer dans cet écosystème, avec une volonté forte de garder ses tournages à Lyon. Ça a été encore le cas pour le dernier film.

Alexandre fait partie de l’écosystème du Pôle Pixel : il a investi dans une société de post-production qui s’appelle Regular Color, avec Maël André qui dirige le groupe Indie, qui est installée ici.

S. B. : Vous venez de lancer le programme Le Vivier, pour accompagner huit jeunes artistes qui iront à Avignon cet été. Pourriez-vous nous expliquer ce nouveau projet ?

G. F. : Ce qui est parfois un peu complexe à comprendre au Pôle, c’est que nous embrassons cet éventail large des formes artistiques qui font appel à de l’image en mouvement. Parmi ces formes, les artistes qui expérimentent avec des médias numériques sont très présents, notamment avec la réalité virtuelle : nous nous positionnons beaucoup sur la “virtual projection”, les fonds verts de demain avec des écrans LED, les effets spéciaux du futur, l’animation 3D. 

Tous ces outils sont autant utilisés par des acteurs des tournages que du jeu vidéo ou du cinéma d’animation, c’est ce que l’on appelle la 3D temps réel. Mais ce sont des formes que l’on voit également arriver sur scène avec des artistes d’art hybride et numérique. 

Nous avons été missionnés par le ministère de la Culture pour accompagner ces formes à l’échelle de la région. Ces spectacles se retrouvent ensuite dans le réseau des fêtes des lumières, les scènes nationales comme le Théâtre Hexagone à Meylan, la MC2 à Grenoble… Toutes ces formes ont besoin d’être accompagnées : elles ont fait l’objet de gros financements de l’État via France 2030, avec une volonté de voir des créateurs emblématiques émerger à l’international. 

C’est le cas par exemple d’un artiste comme Étienne Guiol, qui est au Pôle Pixel depuis ses débuts avec sa structure BK International : il travaille avec de nombreux opéras partout dans le monde, il fait de la scénographie immersive, nous avons pu en montrer un extrait lors de la dernière Fête des Lumières. 

Nous avons donc lancé Le Vivier, avec Joris Mathieu — qui avait auparavant travaillé sur ces dispositifs au sein du TNG mais également avec le ministère de la Culture. Nous nous sommes associés à lui et à Nicolas Rosette pour créer une résidence d’écriture de qualité, pour travailler la dramaturgie des œuvres. De nombreuses scènes nationales sont partenaires, dont le Lux à Valence, pour que de ce dispositif puissent naître des coproductions d’œuvres. 

S. B. : France 2030, pourriez-vous nous expliquer en quoi consiste cet appel à projets et pourquoi vous vous êtes positionnés dessus, ce qu’il pourrait changer pour le Pôle Pixel ?

G. F. : C’est une histoire qui commence à être longue. Nous avons été lauréats de la première phase. Nous avons commencé… en 2022 ! Rien que la procédure de candidature a mis quatre ans. C’est un enjeu extrêmement fort, c’est un appel qui vise à labelliser des pôles territoriaux dans le secteur des industries culturelles et créatives, tous secteurs confondus — chaque candidat a son identité : certains sont sur l’architecture, d’autres sur le design ou la musique, certains sont transsectoriels. 

Nous, nous sommes sur l’image en mouvement. Avec cette spécificité de la 3D temps réel et de l’immersion. Il faut démontrer sa capacité à rassembler un écosystème et à faire grandir des entreprises vers un rayonnement international. Il faut démontrer ses compétences en termes de formation, de recherche & développement, d'entrepreneuriat culturel, de création artistique, de diffusion, de développement économique. 

C’est un projet très ambitieux, qui a pour but de lever 4 M€ pour le futur du Pôle Pixel. Nous nous sommes associés à six structures pour le porter : le TNP, la Ville de Villeurbanne, la société villeurbannaise d’urbanisme, Festivals Connexion, BK International et Game Only qui représente les studios de jeu vidéo. Tous ensemble, nous portons ce projet qui va s’incarner autour d’une nouvelle structure ; il y aura une entité juridique, nous serons tous associés pour porter ces missions. 

Le Pôle Pixel passerait alors à une nouvelle échelle, beaucoup plus ambitieuse, avec une dimension d’ouverture au public et de création artistique et en développant à une échelle européenne ce que l’on fait déjà en termes de formation et d’incubation.

S. B. : Récemment, le Pôle Pixel a fait la “une” de l’actualité au sujet d’un rapprochement avec le Théâtre National Populaire. Qu’en est-il exactement, au-delà du coup de communication voulu par Rachida Dati, alors ministre de la Culture ?

G. F. : Comme vous l’avez compris, ça fait trois ans que nous travaillons ensemble sur nos projets. Le Pôle Pixel, c’est à la fois un lieu extrêmement grand mais pas tout à fait à la taille de ce qu’il peut se pratiquer dans le secteur du cinéma ailleurs en France. Nos studios sont les plus grands de la région, mais ça reste très petit par rapport aux attentes d’un Netflix ou d’un Amazon qui aujourd’hui investissent des studios qui font plus de 2000 m2 voire 5000 m2 sur un seul et même tènement, pour pouvoir faire leurs films. 

Notre but premier, c’est de faire travailler nos professionnels. Pour que nous puissions le faire, il faut que nous nous démarquions. Quelle est la spécificité de Lyon ? Ce sont les Alpes, avant tout. Énormément de tournages se font dans notre région pour nos décors naturels. Nous nous positionnons donc sur l’accueil de tout ce qui est préparation des tournages. Mais aujourd’hui, nous avons moins de demandes que nous en avions auparavant. Il est donc impératif de nous positionner à un endroit qui va hybrider les formes, avec toujours un peu de tournage, un peu de séries, un peu de publicité, mais qui va aller chercher également d’autres formes pour continuer à développer l’écosystème et permettre à nos professionnels de travailler.

Nous avons identifié cet endroit de l'hybridation entre l’image en mouvement et le spectacle vivant comme un endroit clé. Ça fait trois ans que nous travaillons avec des associés du spectacle vivant — l’Hexagone et la MC2 — autour de ça. Nous avons identifié cette opportunité de construire une passerelle avec des institutions qui, aujourd’hui, ne pratiquent pas encore ce genre de format, parce que nous avons ici BK International, qui a l’habitude de travailler avec de très grandes institutions du spectacle vivant : des opéras, des théâtres. 

L’idée d’un rapprochement avec le TNP a émané de cette dimension collective ; la DRAC et la Ville de Villeurbanne ont trouvé l’idée pertinente. Les financements sont de plus en plus difficiles à trouver, donc il faut d’autres solutions pour la création, comme des coproductions avec des institutions internationales, à New York ou à Chaillot. C’est là-dessus que nous nous sommes retrouvés, avec la TNP, à réfléchir ensemble. 

En aucun cas, il s’agit de défigurer l’ADN du TNP. Il s’agit d’aller chercher d’autres modèles économiques, soit autour de la captation de spectacles existants — le filmer et le diffuser. Soit expérimenter avec des artistes transmédiatiques, et il y en a de plus en plus. Ça montre qu’aujourd’hui, il y a un besoin d’espaces et d’outils qui mêlent les écritures, tout en restant très proche de leur ADN premier, qui est celui du théâtre. 

S. B. : Thomas Jolly vient d’être confirmé comme étant l’un des quatre finalistes pour la direction du TNP, il est venu vous rendre visite à l’automne. Une collaboration est-elle en vue ?

G. F. : Thomas Jolly collabore depuis plus de quinze ans avec BK International. Étienne Guiol a créé toute la dimension vidéo des cérémonies des Jeux Olympiques ! Ce n’est pas nouveau, cette relation. 

Par ailleurs, Thomas est désormais président de la commission jeu vidéo du CNC. Nous avions prévu de longue date sa venue, pour faire connaissance et qu’il découvre les outils que nous avons sur site. Il a créé sa société de production et il est en ce moment sur un tournage : il s’intéresse. C’est dans ce cadre que nous nous sommes rencontrés. Nous voulions pouvoir prospecter sur des collaborations éventuelles.

S. B. : L’écosystème du jeu vidéo est riche dans notre région. Comment le Pôle Pixel s’y intègre, avec qui ?

G. F. : Nous avons des professionnels du jeu vidéo qui sont accompagnés au Pôle Pixel. Et nous travaillons en très grande proximité avec l’association Game Only — représentant l’ensemble de l’écosystème en région Auvergne-Rhône-Alpes —, qui est associée à notre projet : leur activité d’incubateur de studio de jeu vidéo et de formation va déployer son activité chez nous dès janvier 2027. 

S. B. : Comment est financé le Pôle Pixel ?

G. F. : 50% de ressources propres venant de notre activité locative, de prestations de services et de nos adhésions. Et 50% de financements publics. Nous bénéficions d’un soutien de presque tout le monde : l’État, la Région, la Métropole de Lyon et la Ville de Villeurbanne : nous avons un peu le  grand chelem !

S. B. : Vous avez initié en 2021 l’ouverture du lieu au public pour la première fois avec la belle exposition Crevez l’écran, produite initialement par la Cité des Sciences de Paris. Allez-vous poursuivre dans cette voie, peut-être même produire vos propres expositions ?

G. F. : Nous sommes arrivés un peu “après la guerre”. Le problème, c’est que nous avons voulu démarrer notre activité d’ouverture au grand public au moment où les collectivités n’avaient plus les moyens de soutenir de nouvelles grandes initiatives. Nous avons pu le faire dans le cadre de “Villeurbanne, capitale française de la culture” en 2022, mais nous n’avons pas réussi à poursuivre, parce que tout simplement nous n’avions pas la force de frappe en termes de marketing et de communication pour atteindre assez de public et trouver un équilibre financier. 

Nous l’avons mis en stand-by, mais nous accueillons dans le Studio 24 des événements extérieurs : sont venus les Nuits de Fourvière, le TNG, la Biennale de la Danse… Et Fever depuis deux ans déploie dans notre studio ses expositions immersives. Ce qui permet de fidéliser un public et de faire connaître le lieu, de créer une habitude. 

Mais dans le cadre de France 2030, oui : nous voulons développer l’axe d’ouverture au grand public. À terme, nous ambitionnons de créer un équipement dédié à ceci sur le Pôle.

Propos recueillis par Sébastien Broquet

Pôle Pixel
24-26-36 rue Émile Decorps ; Villeurbanne

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