Sébastien Broquet : Pourriez-vous me conter l’histoire de la Fête du Livre Jeunesse, d’où vient-elle et où en est-elle aujourd’hui ?
Sylvain Guillot : La Fête du Livre Jeunesse existe depuis 2000 (la Fête a été créée en 2000 par Gérard Picot ndlr). Elle est née d'une volonté politique de l'époque, évidemment autour du développement de la littérature jeunesse et de la lecture chez les enfants. Dès le départ, il y a eu comme axe fort le travail fait tout au long de l'année dans les écoles de Villeurbanne, qui structure la présence des auteurs et des autrices, que ce soit en amont du week-end, les quelques jours qui précèdent la Fête en tant que telle, ou bien la présence de l'auteur ou de l'autrice invitée — en l'occurrence Marie Mirgaine cette année —, qui fait une résidence de quatre semaines dans une école de Villeurbanne et s'investit dans la durée auprès des enfants du groupe scolaire.
La fête est née avec cet état d'esprit, qui perdure aujourd'hui. Nous souhaitons maintenir cette dynamique auprès des 13 000 enfants scolarisés dans le public : ça donne une coloration forte au moment de la Fête, avec une forte présence familiale, assez représentative des différents secteurs de la ville. Pratiquement tous les groupes scolaires sont à un moment ou à un autre impliqués dans la préparation de la Fête.
S. B. : Qui porte la Fête du Livre Jeunesse ? Quel est son budget ?
S. G. : C’est porté par la mairie de Villeurbanne et les médiathèques, par tout le réseau de lecture publique. Le budget, ça dépend : si nous prenons en compte le salaire des personnes impliquées tout au long de l'année, nous sommes sur 500 000 euros. Si nous ne comptons pas les salaires, que nous restons vraiment sur la Fête — c'est-à-dire les auteurs —, nous sommes plutôt sur 180 000 euros.
S. B. : L’artiste associée cette année est Marie Mirgaine, pourriez-vous me la présenter ?
S. G. : C'est une jeune autrice et illustratrice, ce qui nous a plu dans son travail, c'est le lien évident avec le thème que nous avons choisi — quand je dis nous, c'est un collectif de bibliothécaires des médiathèques de Villeurbanne —, autour des quatre éléments. Il nous fallait quelqu'un qui en parle dans son travail, qui mette en musique, si j'ose dire, les éléments.
C'est le cas de Marie Mirgaine. Surtout, c'est vraiment quelqu'un qui travaille la matière. Elle met en scène les éléments dans ses récits et, en plus, elle pétrit beaucoup la matière — comme le papier —, à travers du découpage, du collage, etc. Elle travaille beaucoup avec l'eau, elle dilue les encres... On sent les éléments directement dans sa manière de travailler la matière. Ça nous a beaucoup plu.
Et c'est ce qu'elle a fait avec les enfants, qui ont créé des personnages visibles dans l'exposition à la Maison du Livre, de l'Image du Son. Elle a également travaillé sur la question de la création du livre : comment est-ce que l’on raconte une histoire ? Comment on met en page ? Comment on arrive à travers un scénario à créer un récit ? Dans l'exposition, nous verrons ainsi des livres qui ont été créés par les enfants.
S. B. : Il y aussi des expositions, dont celle de l’autrice italienne Giulia Vetri...
S. G. : Giulia Vetri est d'origine italienne. C'est une exposition à partir d'un livre sur le thème de la tempête, qui s'appelle “Tornades et tempêtes”, un voyage au cœur des émotions. C'est très intéressant, un coup de cœur pour moi, parce que nous voyons très bien le cheminement de sa création. C'est passionnant de voir comment elle travaille plusieurs médiums pour traduire en images la force des éléments.
C'est aussi une tempête émotionnelle, puisqu'elle raconte une histoire très personnelle : enfant, elle souhaitait avoir un animal de compagnie, qu'elle n'a jamais eu. Et ça a créé chez elle beaucoup de colère, d'émotions. Elle raconte cette rencontre avec un chien qui va devenir son animal de compagnie. Et cette rencontre va finalement libérer un certain nombre d'émotions, assez fortes. C'est un très beau travail, avec des jeux de couleurs, qui est assez surprenant.
S. B. : Il y a moins de représentations de spectacle vivant, cette année…
S. G. : La petite différence, c'est que nous sommes moins sur le côté purement spectacle, mais nous sommes beaucoup sur des installations. Il y a plus d'expositions, d'une part. Et d'autre part, comme par exemple à la Maison du Livre, de l'Image et du Son, dans la salle où traditionnellement nous avions un spectacle, nous avons mis une installation artistique qui parle du feu, mettant en scène le soleil. Le feu, c'était un peu compliqué à traiter en spectacle : tout de suite, sur les questions de sécurité, c’est difficile.
Nous avons donc choisi de traiter le sujet du feu à travers cette exposition, qui s'appelle “Oh Lord”, c’est une installation de Guillaume Marmin. Une boucle de 9 minutes, en son et en lumière, qui donne à ressentir la puissance de cet astre qu'est le soleil.
De la même manière, nous avons un travail sur la thématique du vent, de l'air, là aussi plutôt sous une forme d'installation, puisque nous mettons en place une tyrolienne, sur laquelle nous installons un grand cerf-volant, avec des tubes dans lesquels l'air va s'engouffrer : les enfants comme les adultes pourront manipuler cet objet et ressentir la force et la résistance de l'air.
S. B. : Il y a aussi la traditionnelle journée professionnelle : quel est son contenu et à qui s’adresse-t-elle ?
S. G. : La journée professionnelle se déroule le vendredi 24 avril. Elle fait office de journée de formation, nous avons beaucoup de bibliothécaires, mais aussi tous les professionnels de la petite enfance.
Depuis l'année dernière, nous avons l'après-midi des ateliers : je souhaitais sortir du format uniquement descendant type tables rondes. Ça manquait d'interactions entre les participants. Donc, nous mettons en place une dizaine d'ateliers qui permettent d'être en plus petit groupes et d'être aussi sur de l'échange de pratiques, sur un dialogue entre professionnels.
S. B. : Comment se porte la littérature jeunesse aujourd’hui, quelles sont les grandes tendances ?
S. G. : La littérature jeunesse s'est beaucoup développée. Par contre, suite à ce développement tout azimut, il y a aujourd’hui un goulot d'étranglement. Il y a plus de créateurs. Et en face, un public dont le pouvoir d'achat est mis en difficulté ; plus des prix de production qui ne cessent d'augmenter. Quand on combine tout ça, je dirais que côté littérature, en termes de créativité, les feux sont au vert : nous avons beaucoup de création, beaucoup d'émulation. Par contre, côté capacité à en vivre, au niveau des libraires, des éditeurs et évidemment des créateurs, c'est plus compliqué.
S. B. : Quelles sont les perspectives de développement de la Fête pour les années futures ?
S. G. : Une nouvelle équipe municipale est en train de se mettre en place, nous n'avons pas encore eu le temps de bien échanger là-dessus. Ça appartient plus aux politiques. Ce qui n’empêche pas d'avoir une petite idée : nous nous adressons à un âge qui va des tout petits jusqu'à 10-11 ans. C'est vrai qu'après, nous avons un peu de mal à garder le public.
En grandissant, ils trouvent moins leur compte sur la Fête du Livre. Donc, il y a déjà eu quelques réflexions sur comment s'étendre en direction des pré-ados, voire des adolescents. Là, nous changeons complètement de forme de littérature. Il y a une envie d'aller là-dessus. Ça pose plein de questions pour ne pas dénaturer une Fête qui est très attendue, qui marche très bien depuis plus de 25 ans : il faut y aller prudemment. Mais s'il devait y avoir un développement, ce serait dans cette direction-là.
Propos recueillis par Sébastien Broquet
Fête du Livre Jeunesse
À Villeurbanne du 22 au 26 avril