Sébastien Broquet : Quel est votre constat sur le secteur culturel, après deux mois de consultation faisant suite à votre nomination ? Dans quel état d’esprit se trouvent les actrices et acteurs de la culture et du spectacle, selon vous ?
Philomène Récamier : Je pense que le constat est celui d’une certaine fragilité. Le contexte est celui d’un financement contraint, à la fois du côté de l’État et à l’échelle des collectivités. Mais c’est aussi un constat de grande confiance à l’égard de la Ville de Lyon. Le monde de la culture, ici, sait qu’il peut avoir confiance en nous, pour porter ce que nous avons déjà amorcé. Je trouve donc que le dialogue est plutôt serein à ce niveau-là.
Après, c’est sûr que le monde de la culture est un peu inquiet, parce que nous avons en France un modèle qui s’appuie beaucoup sur les financements publics, et que ce modèle se fendille un peu. En tout cas, je pense qu’il y a de nouvelles choses à inventer, parce que ce n’est plus la même stabilité que celle que l’on pouvait connaître auparavant. Je pense que les grandes heures de la politique culturelle ultra-subventionnée sont passées. Il faut donc que nous arrivions à inventer un autre modèle.
S. B. : “Lyon, territoire de création artistique” est-il écrit dans le programme de campagne électorale de Grégory Doucet. Comment être une ville de culture quand on ne peut plus accueillir des artistes et des intermittents en son sein, lesquels n’ont plus les moyens de vivre à Lyon intra-muros à cause de la crise du logement, du prix des loyers, alors que leurs revenus baissent constamment ?
P. R. : Lorsque nous parlons de terre de création artistique, c’est d’abord parce que nous faisons le constat que nous formons beaucoup d’artistes à Lyon. Nous avons de grands lieux de formation : l’ENSBA, la CinéFabrique, des écoles privées de qualité comme Émile-Cohl, par exemple, mais pas seulement. Notre CRR forme aussi des musiciens et, plus généralement, des artistes.
Et l’on constate en effet qu’ils ne restent pas toujours, parce que la Ville de Lyon a raté le virage du foncier accessible dans les années 1970-1980. Elle n’a pas investi pour prendre des lieux, comme cela a été le cas à Paris, où il existe des plateaux de foncier destinés aux ateliers. Cela, nous ne l’aurons pas. Nous ne réussirons pas à acheter du foncier, vu les prix, pour créer des ateliers d’artistes.
En revanche, nous avons à Lyon un réseau d’institutions extrêmement structuré, qui accompagne la création. Cela, nous pouvons le valoriser et aller plus loin. Nous pouvons déjà optimiser les espaces de création existants. Il y en a aux Subsistances, il y en a qui dépendent de l’ENSBA, les Célestins font un vrai travail d’accompagnement des créateurs. Toutes nos maisons vont dans ce sens-là. Les Ateliers de la Danse, qui vont ouvrir, vont aussi dans ce sens.
L’idée n’est donc pas d’acheter du foncier — cela, c’est sûr —, mais de valoriser davantage ce qui existe déjà et, peut-être, de le structurer davantage. Il y a un exemple très intéressant, mis en place lors du précédent mandat, mais dont on ne parle pas suffisamment : L’Assemblée, avec Thomas Poulard. C’est vraiment un lieu de création, un lieu de résidence, très précieux, qui sert à tous les artistes de la métropole.
Je ne vais pas pouvoir résoudre le problème du logement des artistes en centre-ville ; je ne peux que le déplorer. Après, nous avons quand même une métropole bien desservie, et c’est aussi une bonne chose de pouvoir venir avoir des espaces de création dans la ville. Là-dessus, je peux faire quelque chose, et c’est là-dessus que nous allons pouvoir agir.
S. B. : Autre inquiétude pour un territoire de création artistique : de très nombreux petits lieux sont en grand danger pour leur survie, ou bien ont déjà fermé leurs portes dans toute la ville. Ce sont les “premières marches” pour les artistes qui sont en train de péricliter, pour diverses raisons. Un plan d’urgence ou un audit sont-ils prévus pour préserver l’émergence à Lyon ?
P. R. : J’entends ce que vous dites. Après, je pense que ce sont à chaque fois des modèles très différents, et les raisons de fermeture sont très diverses. Cela peut être des questions de mise aux normes du lieu, ou de mauvais timing dans les réponses aux appels à subventions. Ce qui est certain, c’est que la Ville, via son fonds d’intervention culturelle, est extrêmement attentive à tout cela. Nous avons un service, au niveau de la direction des affaires culturelles, qui connaît tous ces endroits, qui les fréquente, et nous essayons d’être en soutien au maximum. Après, nous ne pouvons pas nous substituer à tout, c’est certain. Mais nous faisons au mieux.
Nous continuons à participer au GIP Cafés Cultures, qui permet un soutien extrêmement concret. Nos Scènes découvertes sont aussi un soutien. Nous avons augmenté, lors du précédent mandat, le montant du fonds d’intervention culturelle pour tous ces petits lieux. Après, je veille aussi à ne pas multiplier des micro-subventions à plusieurs endroits, parce que cela n’a pas de sens. À un moment, il faut réfléchir dans la durée, et que les sommes que l’on alloue en subvention servent vraiment à quelque chose.
S. B. : Certains lieux privés ne réclament pas automatiquement une subvention, mais plutôt une écoute et de ne pas être mis en difficulté sur certains points.
P. R. : Je viens d’arriver ! Laissez-moi le temps de les rencontrer…
S. B. : Toute ma question est là : y a-t-il un audit ? Un plan pour comprendre l’ensemble de ces situations, puisqu’on voit qu’il y a un vrai problème sur ces lieux en ce moment ?
P. R. : Je pense qu’ils savent que ma porte est ouverte. Mais c’est sûr que ce n’est pas moi qui peux aller voir les lieux en leur disant : “J’aimerais beaucoup vous faire un chèque.” Cela ne se passe pas comme cela. Ce n’est pas le principe du soutien public à des lieux de création. En revanche, je suis tout à fait disposée à les rencontrer, à les écouter, à voir ce que l’on peut faire. Et si nous pouvons aider, nous le ferons.
S. B. : Même les Scènes découvertes ne sont pas à l’abri : les Clochards Célestes doivent trouver 26 000 euros pour passer l’année…
P. R. : Oui, je les rencontre la semaine prochaine. [NdlR : cette semaine, l’entretien s’étant déroulé le jeudi 28 mai].
S. B. : Le Croiseur est à l’agonie. Le Kraspek et À Thou Bout d’Chant sont allés au bout de toutes les coupes qu’ils pouvaient faire, ont déjà supprimé de nombreuses actions de médiation et des programmations, souvent dans leur cas à cause de la Région. Ce n’est pas un signal positif pour un “territoire de création artistique”…
P. R. : C’est certain. Ce qui est certain aussi, c’est que nous ne pourrons pas nous substituer à toutes les baisses des autres échelons de collectivité. Ce ne sera pas possible. En revanche, nous pouvons réfléchir avec chacun des lieux à la manière de rendre les modèles économiques un peu plus viables.
Nous mesurons que ces lieux sont indispensables. Sinon, le label Scènes découvertes n’existerait pas ; nous l’avons redéployé, requestionné, et nous en sommes très heureux. Il va falloir faire ce qu’il faut pour que cela puisse continuer à exister. Mais, de façon numéraire, nous ne pourrons pas abonder à l’infini. Il faut donc réfléchir avec eux à la manière de rendre tout cela viable. Je n’ai pas de réponse toute faite, mais ce qui est certain, c’est que l’attention et l’accompagnement seront bien là.
S. B. : Démocratiser la culture avec le prix libre dans les musées le mercredi : quand cette mesure, annoncée dans votre programme durant la campagne électorale, sera-t-elle mise en pratique ?
P. R. : Cela va être mis en œuvre courant 2027, plutôt au premier trimestre. L’idée est de dire que la tarification ne doit pas être un frein pour passer la porte d’un musée. Après, la réalité est que nous avons déjà des tarifications extrêmement intéressantes, et des gratuités très nombreuses.
Nous ne faisons pas le choix, comme d’autres villes — Dijon, Grenoble, par exemple —, du tout gratuit pour nos musées. Nous ne faisons pas ce choix, parce que la tarification fait partie du modèle économique de nos musées. Le musée des Beaux-Arts, c’est quand-même la deuxième collection de France : ce n’est pas un petit musée. Le prix libre est une sorte d’invitation à dire : “Passez la porte, venez voir.” Nous allons voir ce que cela donne. En effet, nous sommes en train de mettre cela en place.
S. B. : La culture a-t-elle encore besoin d’être démocratisée, avec toutes les opérations déjà mises en place par les différents acteurs culturels ? On entend perpétuellement les politiques donner des leçons aux acteurs de la culture pour aller chercher les publics empêchés, aller chercher la jeunesse — comme Thomas Rudigoz récemment encore avec les Nuits de Fourvière —, ou encore pour démocratiser la culture. Ce que font déjà tous les acteurs culturels avec de multiples actions, souvent avec succès — des Clochards Célestes à l’Opéra. Les politiques connaissent-ils vraiment ce secteur dont ils ne parlent que quand ils en ont la charge ? Ne sont-ils pas le premier des publics empêchés, eux que l’on ne voit jamais dans une salle de spectacle ?
P. R. : En tout cas, me concernant, certainement pas, parce que vous savez que je fréquente beaucoup les salles de spectacle, et depuis très longtemps. Moi, je ne parle pas de démocratisation de la culture, je parle…
S. B. : C’est ce qu’il y avait écrit dans le programme culture de Grégory Doucet…
P. R. : Je pense que l’on peut davantage insister sur la notion de droits culturels, sur le fait d’imaginer la culture tous ensemble, avec tous les échelons de la société, et d’être capables de réfléchir ensemble à ce qu’est notre culture commune — ou pas commune, d’ailleurs —, en mettant en avant l’altérité. C’est sûr qu’il faut sortir des modèles politiques complètement descendants, que nous avons pratiqués pendant très longtemps. Cela a aussi apporté des choses. C’est le modèle de Jack Lang, qui faisait descendre la culture dans les quartiers en pensant que tout était réglé. Aujourd’hui…
S. B. : Je vous coupe, mais Jack Lang avait lui-même créé un festival de théâtre à Nancy. Il avait quand même une connaissance de ce secteur que n’ont peut-être pas eue celles et ceux qui lui ont succédé…
P. R. : Oui, c’est possible. De toute façon, nous avons aussi eu la valse des ministres, ce qui ne nous a pas aidés à y voir clair dans la politique culturelle de notre pays. On ne sait pas encore trop où l’on va. Mais je pense que, là-dessus, Lyon n’a pas à rougir. Nous avons des institutions, des lieux de toutes tailles qui savent ce que sont les droits culturels et qui les appliquent au quotidien. Il y a vraiment un lien très fort avec tout l’univers de l’éducation populaire. Le 100 % EAC — l’éducation artistique et culturelle — est aussi une déclinaison de cela au niveau de l’outil municipal. Cela raconte quelque chose. Et nous savons le faire.
Je ne suis pas sûre que la gratuité soit la solution. C’est aussi pour cela que nous sommes allés vers le prix libre, et seulement un jour dans la semaine. Il ne suffit pas de rendre les choses gratuites. Il faut accompagner les gens, qu’ils aient envie de venir, et mettre en place des choses pour qu’ils aient envie de passer les portes du musée. Après, nous n’avons pas de problème de fréquentation dans nos musées, ni dans nos salles de spectacle.
S. B. : Est-ce vraiment le rôle d’un musée ? Je suis un peu surpris, depuis trois, quatre ans, de voir chaque mois de janvier arriver les communiqués de presse de tous les musées de la ville — et de la métropole, d’ailleurs — annonçant leurs records de fréquentation. Est-ce vraiment le rôle d’un musée de chercher à battre des records ?
P. R. : Les salles, ici, ne débordent pas. Je pense que c’est quand même un indicateur. Ce serait embêtant d’avoir des musées qui ne seraient fréquentés que par des fins connaisseurs qui savent où se trouve la porte. Cela raconte aussi que l’on touche une plus grande partie de la population.
Cela ne me choque pas. Ce n’est pas le seul indicateur, je suis bien d’accord, et le chiffre ne suffit pas. Il faut une analyse plus fine : d’où viennent les gens ? S’agit-il de touristes ou de Lyonnais ? De quels quartiers viennent-ils ? Quel âge ont-ils ? Ces études existent. Je pense qu’analyser les publics est toujours intéressant : cela nous raconte aussi les effets de nos politiques publiques.
S. B. : Concernant les musées, ne faudrait-il pas commencer par augmenter l’amplitude d’ouverture pour démocratiser ? L’an dernier, le Musée d’Art contemporain est resté fermé deux mois, en pleines vacances d’été, entre deux expositions. Touristes, jeunes, Lyonnais n’ayant plus les moyens de partir en vacances auraient peut-être aimé s’y rendre durant tout ce temps.
P. R. : Je suis d’accord. C’est une vraie question. C’était le modèle qui était en place. Nous allons prochainement recruter une nouvelle direction au Musée d’Art contemporain, et ce sera aussi l’occasion de se poser ce genre de questions. Cela ne veut pas dire que ce n’était pas questionné auparavant. Cela veut dire qu’un choix a été fait, pour des raisons très concrètes d’installation, de privilégier des expositions impactantes, occupant la totalité du bâtiment et résonnant fortement. Peut-être que l’on peut faire différemment. Je n’y suis pas opposée.
S. B. : Vous avez donc déjà réfléchi à cette question…
P. R. : En tout cas, je pense qu’il y a une question — je parlerais presque de nécessité — d’avoir un parcours d’exposition permanente, qu’une partie du musée soit consacrée à cela. Nous avons à Lyon une collection absolument incroyable, il faut le savoir.
S. B. : Grâce à Thierry Raspail et à Isabelle Bertolotti.
P. R. : Oui, bien sûr. Nous avons eu des directions exceptionnelles. Notre collection est incroyable. Chaque Biennale est l’occasion d’acquisitions. Lors de la dernière Biennale, nous avons acquis une œuvre de Mona Cara. C’est une œuvre tissée. Là aussi, du point de vue des droits culturels, c’est un parfait exemple : cela a été fait avec des habitants, ici à Lyon, dans le quartier Moncey-Voltaire, et avec des habitants en région, dans un atelier de tissage à côté de Roanne. Il y a vraiment eu un dialogue avec des gens. Mona Cara est venue fabriquer cette pièce, qui est vraiment exceptionnelle. Et, en plus, il y a ce lien avec Lyon au niveau du textile, ce qui est assez fort. J’étais ravie que l’on choisisse cette œuvre-là pour l’acquisition.
S. B. : Côté musées, l’actualité, c’est aussi le départ d’Isabelle Bertolotti du MAC et de la Biennale d’Art contemporain. Pourquoi ce départ ? Quel profil souhaitez-vous pour la remplacer ? La prochaine direction sera-t-elle également sous la coupe de Sylvie Ramond, qui chapeaute le MAC et le musée des Beaux-Arts ?
P. R. : Elle s’en va parce qu’elle prend sa retraite, tout simplement. Je l’ai déjà un peu dit : la question du parcours permanent doit être posée. Vous savez, il s’agit d’un pôle muséal. Cela ne change pas. Il y a un lien entre les deux musées, et je tiens absolument à ce qu’il reste fort. Toutes les expositions qui ont fait résonner les deux collections, en présentant côte à côte des œuvres contemporaines et des œuvres plus anciennes, étaient très riches. Cela donne beaucoup de sens. Nous allons donc rester là-dessus. Et puis je vous laisserai découvrir la fiche de poste, qui a été publiée.
S. B. : Autre problème soulevé par les acteurs culturels : les politiques demandent de plus en plus de missions et d’opérations annexes pour accorder une subvention — une action en région, une action dans des villes de la Métropole, une action dans tel arrondissement ou telle école. Résultat, la subvention ne sert plus à financer l’événement, mais les actions supplémentaires demandées. Et les équipes, qui ne peuvent être redimensionnées en conséquence, finissent sur les rotules. Elles lâchent parfois l’affaire par épuisement, comme c’est arrivé par exemple à la Fête du Livre de Bron.
P. R. : Je ne vais pas vous parler de la Fête du Livre de Bron, j’en serais bien incapable. Je suis un peu étonnée, parce que le dialogue que j’ai avec les acteurs que nous soutenons me donne plutôt l’impression inverse. Quand ils sont signataires de la charte de coopération culturelle, nous leur demandons en effet d’aller vers différents publics, de faire des actions de médiation, mais j’ai l’impression que c’est plutôt bien reçu et apprécié. C’est une façon de toucher d’autres publics, de se réinterroger, de repenser les choses différemment. Après, que cela nécessite aussi une masse salariale qui aille dans ce sens, c’est certain.
S. B. : C’est davantage dans ce sens-là : ce n’est pas qu’ils n’ont pas envie de le faire, c’est que les moyens manquent pour le faire.
P. R. : Oui, mais si nous les soutenons, c’est aussi pour cela. En tout cas, en ce qui concerne les institutions, elles ont les moyens de le faire.
S. B. : Pourriez-vous nous décrire votre “grand plan bibliothèque” d’ampleur, avec la création de trois nouvelles bibliothèques et la refonte complète de celle de la Part-Dieu ?
P. R. : Confluence, Guillotière et Moulin-à-Vent… Nous sommes dessus. La préfiguration du plan de la Part-Dieu est à peu près terminée. Nous avions déjà travaillé là-dessus lors du précédent mandat. Il a été décidé que nous conserverions le bâtiment existant : il sera rénové et agrandi. Le projet architectural n’a pas encore émergé, le concours n’a pas été lancé, mais nous allons avoir besoin de mètres carrés supplémentaires.
La bibliothèque de la Part-Dieu est la deuxième bibliothèque de France après la BnF. Je parle en termes patrimoniaux — pas seulement du bâtiment, qui lui aussi a des intérêts patrimoniaux certains — mais au niveau de nos collections, du fait de l’histoire de notre ville, de son lien avec l’histoire de la littérature et avec la naissance de l’imprimerie ici, nous avons des collections vraiment exceptionnelles.
La Bibliothèque municipale de Lyon, c’est plus de 400 agents — 430, je crois. C’est le gros morceau de notre politique publique culturelle. Ce projet doit donc être emblématique. Ce n’est pas forcément perçu par les visiteurs, parce que lorsque l’on est à l’intérieur de la bibliothèque de la Part-Dieu, on peut avoir l’impression que cela va. Le secteur jeunesse vient d’être refait, pour mille raisons, et même au niveau bâtimentaire, cela va. Mais en réalité, nos agents sont dans des conditions qui nécessitent impérativement des travaux.
Ce seront de gros travaux, notamment parce qu’il y a de l’amiante, parce que nous manquons d’espace, et pour beaucoup d’autres raisons. Qui dit gros travaux dit gros projet. Il faudra donc le construire à la fois avec nos agents des bibliothèques, qui sont les premiers experts concernés, et avec les lecteurs, qui seront consultés. Nous travaillons sur les modalités de cette grande concertation. Nous avons aussi une nouvelle directrice, qui n’est plus si nouvelle que cela mais qui n’est pas arrivée depuis très longtemps : Ophélie Ramonatxo. Elle porte vraiment ce projet, et nous en sommes très contents.
S. B. : Dans le documentaire de Frederick Wiseman sur la bibliothèque de New York, l’un des intervenants dit qu’une bibliothèque n’est pas un endroit où l’on entrepose des livres, mais un endroit où l’on apprend. Allez-vous développer, autour de la bibliothèque, d’autres formes d’usages ?
P. R. : C’est sûr. Il y a déjà le prêt d’instruments, qui marche du tonnerre. C’est incroyable, et cela touche une grande variété de publics, beaucoup de jeunes notamment. C’était nécessaire.
Lyon a toujours été assez précurseure, notamment au niveau du numérique. Elle ne l’est peut-être plus autant aujourd’hui, mais au moment où cela a commencé, elle l’était tout à fait. Ou avec le Guichet du Savoir : c’est quand même une invention lyonnaise.
Je n’ai donc aucun doute sur le fait que nous aurons mille idées pour faire une fabuleuse bibliothèque. Quand on voyage un peu, on voit des exemples très inspirants. Je pense à la bibliothèque d’Helsinki, où l’on prête des imprimantes 3D, des machines à coudre... Cela, nous l’avons déjà dans certaines bibliothèques d’arrondissement. La bibliothèque de Brest est aussi très inspirante, Strasbourg également. Nous allons faire un parangonnage de toutes ces bibliothèques pour voir ce qu’il s’y passe.
Aujourd’hui, en effet, une bibliothèque n’est pas seulement un lieu où l’on prête des livres ou où l’on va lire la presse. C’est autre chose. Il y a aussi tout un sujet autour de l’hospitalité, parce que nos bibliothèques sont des lieux qui ouvrent leurs portes à tous. Nous allons justement nous rendre, avec Marion Sessiecq, maire du 3e arrondissement, et Ophélie Ramonatxo, au congrès des bibliothèques de France à Rennes, dont le thème est cette année l’hospitalité. Les bibliothèques sont des lieux d’hospitalité.
S. B. : Où viennent aussi beaucoup de personnes sans domicile fixe ou en difficulté.
P. R. : Tout à fait. On ne vient pas seulement pour travailler, mais aussi pour vivre. Ces personnes font partie du public. Comment les accueille-t-on ? Comment fait-on en sorte que tout le monde cohabite et que cela se fasse dignement ? Là-dessus, nos bibliothécaires sont vraiment des experts. Ils sont formés pour cela et ont une ouverture d’esprit qui leur permet de le faire et de réfléchir correctement à un projet comme celui-ci. Ce ne sera donc pas seulement une bibliothèque où l’on stocke des livres.
S. B. : Sommes-nous toujours sur 140 millions d’euros destinés à la BM Part-Dieu ?
P. R. : Il est trop tôt pour vous dire cela. Mais, de toute façon, c’est déjà une somme qui est quand-même… coquette.
S. B. : Lyon, ville littéraire à l’UNESCO : allez-vous mettre en place de nouvelles actions pour assurer cette labellisation ? Quels échanges peuvent avoir lieu avec les autres villes ?
P. R. : Il y a des échanges avec les villes, c’est sûr. Le travaux de la Villa Gillet, ça raconte aussi quelque chose. C’est vraiment un outil particulier, un outil que l’on nous envie partout. Nous parlions des résidences d’artistes au début de l’interview : c’est quand même assez exceptionnel d’avoir un outil comme la Villa Gillet.
Oui, bien sûr, il y a des échanges avec d’autres villes. La semaine dernière, j’ai pu beaucoup discuter avec Angoulême, qui est elle aussi ville créative de littérature. Nous allons essayer d’échanger en ce sens. C’est l’objet de ce genre de réseau.
Nous avons Quais du Polar, nous avons mille choses qui vont dans ce sens, et nous avons intérêt à les valoriser. Le projet de la bibliothèque va aussi dans ce sens. Nous avons aussi un réseau de librairies, très dense, qui est fragile, parce que les éditeurs sont aussi gourmands... Là-dessus, nous n’avons pas tellement la main. Mais il est important que nous soyons en dialogue avec les libraires, parce qu’ils ont besoin de soutien et qu’ils sont précieux.
J’en parlais récemment avec une autrice, Marie-Hélène Lafon, qui me disait qu’elle faisait deux signatures lors de son déplacement à Lyon, dont une rencontre à la librairie du Tramway. Elle me disait qu’en dehors de Paris, il n’y avait qu’à Lyon qu’elle pouvait se permettre de faire ainsi deux rencontres sans avoir le même public lors d’un même déplacement. Cela raconte beaucoup. Nous avons beaucoup de librairies, et je ne peux qu’encourager les gens à y aller, parce que nos librairies en ont besoin.
S. B. : De nouveaux locaux municipaux doivent aussi être créés pour les pratiques amateurs, selon votre programme. Pouvez-vous préciser où et comment ? Et quelle est votre vision des pratiques amateures ?
P. R. : L’idée est surtout de permettre davantage la pratique amateur, donc de mieux identifier les lieux disponibles. Dans tous nos arrondissements, nous avons des salles disponibles qui ne sont pas forcément si bien recensées. Il faut donc les flécher davantage, et avoir, au niveau de la direction des affaires culturelles, quelqu’un qui soit en mesure de réfléchir à un modèle où la pratique amateur sera mieux soutenue.
Je ne peux pas vous en dire davantage : c’est vraiment un projet du mandat. Nous allons travailler dessus, cela fait partie de mon plan de mandat. Il y a un sujet : nous avons besoin de mieux valoriser ce qui se fait au niveau des pratiques amateurs et de le permettre davantage. Mais cela se fera en parallèle de la pratique professionnelle. Nous avons besoin de davantage de lieux de création pour les professionnels et pour les amateurs.
S. B. : Vous annoncez aussi des “parcours culturels” reliant les MJC, bibliothèques, centres sociaux, écoles de musique. Concrètement, c’est quoi un parcours culturel ? Et qui va s’en occuper au quotidien ?
P. R. : Ce sont des choses qui existent déjà, mais qu’il faut mieux communiquer et mieux valoriser. Cela commence au niveau de l’éducation artistique et culturelle, qui ne s’adresse pas seulement aux enfants : elle s’adresse à tout le monde dans la ville. L’idée est que l’on sache davantage ce qui est à notre disposition. Nous avons un vrai sujet autour de la communication de ce qui se fait à Lyon en matière de culture. Il faut que les choses soient plus visibles. Rien que cela permettra de construire ce parcours.
S. B. : C’était même l’histoire du premier mandat, de façon générale : l’absence de communication sur beaucoup d’actions réalisées.
P. R. : Sans doute. En tout cas, c’est une marge de progression !
S. B. : Autre grand sujet : le musée Guimet qui va, selon votre programme, rouvrir avec une vocation culturelle, des expositions, des événements. Comment ? Géré et programmé par qui ? Confié au privé ou pas ? Il devait y avoir une étude avec trois options, où l’on parlait aussi d’en faire un lieu de coworking et de yoga… Quand et qui a choisi ?
P. R. : C’est le maire qui décide. Le sujet est en chemin. À ce stade, c’est davantage auprès de Gautier Chapuis que vous devez aller chercher les renseignements, parce que c’est vraiment un objet patrimonial et c’est lui qui suit ce dossier. Je sais qu’il est dessus ; il y a d’ailleurs eu une visite en début de semaine. L’idée est de se dire que cet endroit était un objet culturel, et qu’il faut lui garder cette vocation. Mais il faut aussi que nous arrivions à trouver un modèle qui fonctionne économiquement, un modèle pluriel. A priori, nous ne nous dirigeons pas vers un musée.
S. B. : Ce qui est annoncé, c’est de pouvoir y organiser des expositions et des événements culturels.
P. R. : C’est ça.
S. B. : Cela continuera-t-il à être géré par la Ville ? Est-ce que ce sera une DSP, un opérateur privé ?
P. R. : Je ne peux pas vous le dire pour le moment. L’important est que ce bâtiment ne reste pas fermé. Aujourd’hui, nous subissons aussi le fait qu’il soit resté fermé si longtemps : cela a empiré à chaque fois. Nous avons essayé de le rouvrir lors du précédent mandat, mais nous avons aussi découvert des choses très concrètes. Pas sous notre mandat, mais sous le précédent, il n’y avait même pas d’entretien des chéneaux. Ils se sont remplis de feuilles, et l’eau s’est infiltrée dans le bâtiment, alors qu’il était sain auparavant. Quand nous sommes arrivés, nous avons mis fin à cette absence totale d’entretien et fait le minimum pour que cela ne se dégrade pas davantage. Mais un bâtiment qui n’est pas utilisé, même lorsque l’on fait le minimum, finit par s’abîmer. Là, il faut agir.
S. B. : Cela va rouvrir pendant ce mandat ?
P. R. : Cela risque d’être long. Le concours n’est pas lancé, donc cela va être un peu juste, à mon avis. Mais le projet démarrera pendant le mandat, c’est sûr.
S. B. : Autre lieu culturel à l’arrêt depuis des années : la salle Rameau. Avez-vous rencontré les opérateurs, la Compagnie de Phalsbourg ? Avez-vous des nouvelles ?
P. R. : Oui, cela a avancé. Tout ce qui relevait du clos est apparemment terminé, et maintenant ils vont s’attaquer à ce qui se passe à l’intérieur. Vous savez que le modèle de la salle Rameau n’a pas été initié par nous. Là, cela va aboutir pendant le mandat. Il y a eu quelques complications avec la Compagnie de Phalsbourg, mais nous sommes en discussion avec eux et cela va avancer. Je comprends que les riverains trouvent cela un peu long. Nous sommes d’accord. C’est en chemin.
S. B. : Savez-vous si c’est toujours Scintillo qui va s’occuper de la programmation du lieu ? Il me semble qu’ils avaient énervé tout le monde, y compris la mairie…
P. R. : Je vous laisse juge… Je ne peux pas vous dire qui portera le projet, parce que cela dépend de la Compagnie de Phalsbourg.
S. B. : Plusieurs acteurs des musiques actuelles disent qu’il manque une salle de 600 places à Lyon, une jauge qui n’existe pas aujourd’hui.
P. R. : Ah oui ? Nous avons quand même beaucoup de tailles de salles. Sans doute n’avons-nous pas cette salle de 600 places, mais nous avons beaucoup de jauges intermédiaires intéressantes. En tout cas, nous n’avons pas prévu de construire une nouvelle salle de 600 places.
S. B. : Cela peut être la Salle Rameau ?
P. R. : Elle répondra peut-être à cela, tout à fait.
S. B. : Lors de la précédente mandature écologiste, les Biennales, Nuits sonores, Lyon Street Food, la Trinité et le Transbordeur ont quitté le giron de la Ville ou abandonné leur localisation à Lyon intra-muros. Aujourd’hui, Lyon ville-centre a à la fois perdu une forte capacité d’influence culturelle et la main sur ces deux salles, ainsi que sur le lieu totem accueillant les autres, Les Grandes Locos, qui appartient à une Métropole passée à droite et dont on n’est pas sûr qu’elle continue d’investir dans la transformation pérenne du lieu. Le regrettez-vous ?
P. R. : Pour Nuits sonores et les Biennales, je pense que le site des Grandes Locos est absolument parfait pour les accueillir. Avoir des querelles de clocher à ce propos aurait été désolant pour la création. Les fréquentations ont été exceptionnelles, alors même que la météo n’était pas toujours favorable. Cela raconte quelque chose.
Concernant la Trinité, il n’y a rien à dire : le projet est extrêmement intéressant. Ils arrivent à ouvrir, ils font des choses qui sortent vraiment de l’ordinaire, et je pense que c’est très précieux.
Pour le Transbordeur, que ce soit la Métropole qui gère cette salle a du sens : elle est à Villeurbanne. L’identification lyonnaise n’existait pas vraiment. Le projet est toujours aussi intéressant, et pour un moment puisqu’ils ont été reconduits pour dix ans. Je n’ai pas d’inquiétude du tout à ce niveau-là.
Votre question porte surtout sur nos liens avec la Métropole : comment on va faire ? Les échanges que j’ai eus jusqu’à présent avec leur vice-présidente à la culture ont été extrêmement constructifs. Je suis confiante. Je pense que nous aurons ce dialogue. Nous avons aussi le CRR en commun et, pour le moment, vraiment, c’est constructif et engageant.
Après, c’est sûr que nous n’avons pas les mêmes idées politiques, il ne faut pas se le cacher. Mais je pense que nous avons toutes les deux le souci du soutien à la création. J’espère qu’elle sera entendue.
S. B. : Les Grandes Locos, le projet passe aussi par des travaux importants dans les années à venir pour permettre aux festivals d’être accueillis…
P. R. : Je ne peux pas vous dire ce que fera la Métropole. Vous vous doutez bien qu’ils ne sont pas venus vers nous pour nous dire : "Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer." Cela ne fonctionne pas comme cela. Mais, pour le moment, les échanges sont plutôt constructifs. Nous avons été élus il y a deux mois. Moi, je veux encore avoir confiance. Si l’on part déjà dans une posture d’affrontement en se disant que nous n’arriverons pas à travailler ensemble, alors c’est certain que nous n’y parviendrons pas. Je n’aurai pas cette posture. En tout cas pas pour le moment.
S. B. : Les citoyens en ont un peu marre aussi.
P. R. : Oui, bien sûr, et je le comprends. Cela n’a pas de sens.
S. B. : Côté Région, avez-vous pris contact avec Sophie Rotkopf ? Un dialogue est-il possible avec cette collectivité ?
P. R. : Non, pas encore. Déjà, nous essayons d’avoir des réponses sur le musée des Tissus, et nous n’en avons pas.
S. B. : C’était ma question suivante. Avez-vous des nouvelles du musée des Tissus ?
P. R. : J’ai des nouvelles, figurez-vous, parce que j’y suis allée samedi. C’était la Nuit des musées. Je me suis dit : quelle bonne idée d’ouvrir ce bâtiment, nous allons savoir ce qui s’y passe. Quelle n’a pas été ma déception de constater qu’ils n’ouvraient qu’une toute petite salle. Je n’ai donc absolument rien vu et je ne peux rien vous dire, puisque nous n’avons pas de réponse quand nous écrivons à la Région pour savoir ce qui se passe.
Lorsque nos élus [NdlR : écologistes] à la Région interrogent, nous n’avons pas davantage de réponses. En revanche, les coupes budgétaires sont très problématiques. Pour le Théâtre du Ciel, par exemple, nous sommes très inquiets.
S. B. : Allez-vous mettre en place une politique de l’art dans l’espace public ? Lors du précédent mandat, l’installation Tissage urbain, place Bellecour, n’a pour le moins pas fait l’unanimité. À Paris, le maire Emmanuel Grégoire a lui nommé une conseillère en design et beauté. Est-ce que ça peut être une réflexion à Lyon ?
P. R. : Ce que je peux vous dire, c’est que nous avons récemment eu deux jours de colloque autour des 50 ans de l’art contemporain à Lyon, porté par le Musée d’Art contemporain et par l’École des Beaux-Arts. Lors de ces rencontres, qui étaient passionnantes, j’ai pu assister à une conférence sur l’art dans l’espace urbain à Lyon.
Moi qui avais plutôt une vision consistant à me dire que nous n’étions pas allés assez loin sur ce sujet, et depuis longtemps, le constat présenté n’était pas du tout celui-ci. Ce que nous avons su faire sur les rives de Saône, par exemple, est quelque chose de totalement exceptionnel, et nous ne le mesurons pas assez.
Tissage urbain a été questionné, bien sûr. Mais aujourd’hui, force est de constater qu’en termes d’usages, cela fonctionne extrêmement bien. Les gens s’en sont emparés, et l’on ne se pose même plus la question. C’est là.
Je pense que nous devons valoriser davantage l’art dans l’espace urbain, c’est certain. Nous avons aussi toute une statuaire à valoriser, notamment dans le quartier de la Part-Dieu. Il y a des choses exceptionnelles qui racontent l’histoire de ce quartier et que nous ne valorisons pas assez.
Pour moi, la question se pose aussi au niveau de nos grands événements, la Biennale, la Fête des Lumières. Là, nous savons occuper l’espace urbain, et nous le faisons très bien. Il faut réfléchir à la manière de faire en sorte qu’après ces événements, peut-être, des œuvres restent dans la ville. C’est là-dessus que ma réflexion va porter.
S. B. : Autre sujet majeur : la Fête des Lumières, qui a elle aussi suscité des interrogations ces dernières années, entre coupe du budget, dimensionnement... Que prévoyez-vous pour cette Fête, qui continue d’être un succès public ?
P. R. : Intimement, j’adorerais qu’on la déploie dans toute la ville. C’est clairement ce que je souhaiterais. Mais nous avons des contraintes de sécurité qui sont préfectorales, qui sont ainsi et qui ne changeront pas. Nous sommes donc obligés de composer avec ces contraintes.
Ce qui est certain, c’est que le maire mesure l’importance de la Fête des Lumières pour les Lyonnaises et les Lyonnais. C’est la raison pour laquelle j’ai un conseiller délégué, Pierre Lopez Landier, chargé des grands événements culturels au sein de ma délégation. L’un des grands événements que Pierre suivra, c’est la Fête des Lumières.
Nous allons augmenter le budget pour la prochaine édition. L’idée est de parvenir à la faire rayonner davantage. Nous allons travailler dessus. Vous vous doutez bien que la prochaine édition est déjà très avancée. Mais nous avons une vraie réflexion sur la manière de nous la réapproprier, de faire en sorte qu’elle résonne davantage dans les quartiers, que nous arrivions à composer avec les contraintes de sécurité, mais que l’on puisse aussi s’en emparer davantage dans nos MJC, nos centres sociaux, nos écoles.
Nous avons su le faire à une époque, nous le faisons moins aujourd’hui. Avec les écoles d’art aussi, nous avons su faire résonner cette Fête des Lumières. Comment faire pour que ce soit encore plus le cas ? Aujourd’hui, c’est aussi beaucoup un événement touristique, ce qui est important pour le commerce local, pour l’image de la ville et pour beaucoup de raisons. Mais il faut aussi que nous nous adressions à nos habitants.
La Fête des Lumières n’a jamais été délaissée. Audrey Henocque l’a toujours portée très haut. Les contraintes de sécurité sont vraiment importantes. Il y a une nouvelle façon de penser les événements dans l’espace public, c’est certain. Il faut faire avec, parce que cela ne va pas aller en s’arrangeant. La préfecture ne reviendra pas en arrière.
S. B. : La dernière Fête des Lumières a offert sur un plateau un espace publicitaire à Netflix pour la série “Stranger Things”, alors qu’en début de mandat, Grégory Doucet s’était positionné contre certains sponsors polluants auprès des institutions culturelles.
P. R. : Sur le choix des partenaires, je pense que ce n’est pas très simple. Le secteur culturel est fragile, et il nous faut aussi apprendre à aller chercher l’argent là où il est. Ce que je constate pour cette œuvre, c’est qu’elle a été un vrai succès populaire. C’est l’une des œuvres qui a le mieux marché. Peut-être faut-il aussi se poser les bonnes questions. Je n’ai pas envie d’avoir de principe sur ce sujet. Il faut que nous arrivions à prendre des décisions éclairées, et à les prendre collectivement pour pouvoir les assumer collectivement. Là, cela a été réfléchi. Le maire et Audrey Henocque ont décidé que nous pouvions accueillir cette œuvre. Une fois que c’est fait, nous l’assumons.
S. B. : À Grenoble, vos alliés LFI souhaitent faire annuler une artiste programmée au Cabaret Frappé, Barbara Butch. D’autres veulent censurer la venue de Joann Sfar à Marseille. Lors du premier mandat des écologistes, certains élus écologistes avaient également souhaité intervenir dans les programmations, en particulier aux Nuits de Fourvière. Quelle garantie de liberté de programmation accordez-vous aux structures que vous subventionnez ou qui dépendent de la Ville ? À Lyon, sur un événement de la Ville, a-t-on le droit d’inviter Barbara Butch, par exemple ?
P. R. : La liberté de création doit être portée le plus haut possible. S’il n’y a pas d’atteinte qui puisse être punie par la loi, qui sommes-nous pour dire à un artiste qu’il n’a pas le droit d’être là ? Concernant Joann Sfar, l’année dernière, l’Auditorium a accueilli “Le Petit Prince” avec ses dessins : vous avez donc la réponse.
S. B. : Il y a eu des velléités de certains élus écologistes, en particulier au conseil d’administration des Nuits de Fourvière, lors du précédent mandat…
P. R. : De la Ville de Lyon ?
S. B. : De la Métropole, mais c’étaient des élus écologistes, qui ont essayé de mettre le nez dans la programmation des Nuits de Fourvière, avant que le président du conseil d’administration, Cédric Van Styvendael, ne dise stop.
P. R. : Peut-être. Ils étaient débutants, on va se dire cela. Mais il n’en est pas question. On ne siège pas dans le conseil d’administration d’une institution pour aller dire à un programmateur, dont c’est le métier, ce qu’il doit programmer. Chacun est à sa place.
Nous orientons une politique culturelle et nous faisons confiance aux directeurs que nous avons recrutés pour mener ces politiques culturelles. Je ne suis experte ni en danse, ni en théâtre, ni en musique, pour aller faire quelque programmation que ce soit. En revanche, je soutiens pleinement toutes les directions de nos maisons. Je leur fais une grande confiance.
S. B. : Quelle est votre position sur l’événementiel ? Faut-il le développer pour accentuer l’attractivité de la ville ? De nouveaux festivals sont-ils les bienvenus ? Il y a très longtemps qu’un nouveau festival emblématique n’a pas été créé à Lyon, depuis l’époque Gérard Collomb qui a vu naître le Festival Lumière, Nuits sonores ou encore Quais du Polar, aujourd’hui incontournables, sur lesquels repose la majeure partie de la politique culturelle événementielle.
P. R. : Est-on obligé de créer de gros festivals ? Nous avons accueilli de grandes compétitions sportives : c’est aussi de l’événementiel. Les festivals que vous citez, nous les soutenons pleinement. Nous avons aussi essayé d’organiser un peu la tenue des open airs dans la ville, et cela raconte quelque chose.
Je pense qu’il y a un équilibre à maintenir, peut-être à ne pas trop développer non plus, parce que nous avons déjà beaucoup d’événements dans l’espace public, et à chaque fois de grande ampleur et de grande qualité. Ils font venir beaucoup de monde. Mais je pense que cela fait presque partie de nos obligations de ville-centre d’accueillir de l’événementiel. On ne doit pas trop se poser la question : on doit le faire.
S. B. : La vocation de la Halle Tony-Garnier a été discutée ces dernières années. Vous avez choisi de la pérenniser dans son activité actuelle de concerts et de salons, et d’investir 15 millions d’euros pour la remettre à niveau face à la concurrence de l’Arena. Ce sera suffisant pour résister aux grands groupes privés qui sont arrivés à Lyon après en avoir été longtemps absents ?
P. R. : Nous sommes très contents du travail de Thierry Pilat. Ces travaux sont indispensables pour avoir un modèle économique qui tienne la route. Tout ne peut pas se passer à l’Arena. Nous avons besoin d’une grande salle de concert. La Halle Tony-Garnier a un potentiel immense. Elle est en centre-ville, et pourtant elle ne dérange personne au niveau du bruit. Il y a une grande esplanade devant. Il y a vraiment un modèle à inventer : veut-on seulement des concerts où l’on voit le showman sur un écran, ou a-t-on envie de pouvoir aller dans la fosse, au plus près ? Nous faisons ce choix-là, et je pense que nous avons raison.
S. B. : Il n’y a toujours aucun projet pour l’ancienne école des Beaux-Arts dans les Pentes…
P. R. : Il y a forcément un projet culturel, puisque l’archéologie, qui est installée là-bas, dépend de cette délégation. Il y a donc un projet culturel là-bas. L’essentiel des travaux a été fait pour que les plateaux soient un peu opérationnels. En tout cas, c’est en état, et cela avance petit à petit. Encore une fois, vous m’interrogez sur un sujet patrimoine, qui dépend d’une autre délégation que la mienne. Si le sujet culturel se pose, évidemment, j’y prendrai ma part. Pour le moment, nous n’en sommes pas encore tout à fait là, hormis pour l’archéologie.
S. B. : Côté cinéma, vous allez créer un bureau d’aide aux tournages. Comment cela va-t-il fonctionner ? Qui va s’en occuper ?
P. R. : Le constat est que, visiblement, il n’est pas simple de faire des demandes de tournage à Lyon, contrairement à d’autres villes où cela est davantage facilité ou centralisé. L’idée est donc simplement de mettre cela en ordre de marche via la DAC, notre direction des affaires culturelles, avec un point qui permette de rassembler toutes les informations nécessaires. Nous n’inventons pas l’eau tiède : nous constatons qu’il faut rationaliser, faciliter les choses, pour qu’il y ait davantage de tournages à Lyon. Tout le monde a à y gagner.
S. B. : Toujours côté cinéma, où en est le projet de musée du cinéma porté par Thierry Frémaux ? Êtes-vous favorable à ce grand projet et prêt à le subventionner si cela se concrétise ?
P. R. : Si Thierry Frémaux continue à porter ce projet, nous le soutiendrons ; si cela avance, évidemment. C’est ce que le maire a dit : nous y sommes favorables, et nous n’avons pas changé de position là-dessus. Mais ce n’est pas un projet porté par la Ville.
S. B. : Mais il aura besoin de financements de la Ville, donc votre avis est important.
P. R. : Bien sûr. Mais nous n’en sommes pas encore tout à fait là. Si c’est le cas, nous ferons ce qu’il faut.
S. B. : Les Ateliers de la Danse et la Villa Gillet sont en travaux et, à leur réouverture, auront de nouvelles missions, avec en particulier des résidences et l’accueil d’artistes en création.
P. R. : Pour la Villa Gillet, ce ne sont pas vraiment de nouvelles missions. Ce sont des missions qui existaient déjà, mais qui pourront aller encore plus loin. C’est l’adaptation d’un outil pour un projet qui existait déjà, et nous en sommes très heureux, parce que c’est un projet qui n’est pas forcément très visible, mais qui est extrêmement important et précieux pour les écrivains.
Les Ateliers de la Danse, je ne sais pas si vous avez eu l’occasion d’aller voir le chantier, mais c’est vraiment très impressionnant. Cela va être très beau. Cela va complètement dans le sens de notre souhait de soutenir la création. Il y aura des résidences concrètes, avec la possibilité de loger les artistes sur place, et deux grandes salles qui permettront des résidences et des jauges intermédiaires qui n’existent pas actuellement à la Maison de la Danse, et dont nous avons besoin.
Il faut mesurer que le modèle de la Maison de la Danse est unique en France : c’est le seul équipement de cette nature dédié à la danse. Avec les Ateliers de la Danse, c’est vraiment très précieux. Nous sommes accompagnés pour cela par l’État, évidemment. C’est une très bonne nouvelle.
S. B. : Est-ce qu’il est prévu une augmentation des budgets ? À budget constant, cela va être difficile…
P. R. : Oui, bien sûr. On accompagnera le fonctionnement des Ateliers de la Danse.
S. B. : Pour la Villa Gillet et les Ateliers de la Danse ?
P. R. : Si nous avons des équipements, il faut prévoir le fonctionnement. C’est prévu.
S. B. : D’une manière générale, entre le nouveau musée Guimet, les Ateliers de la Danse, la Villa Gillet, les bibliothèques — dont 140 millions d’euros pour la Part-Dieu —, les Scènes découvertes à sauver, les nouvelles salles municipales pour les pratiques amateures, l’augmentation du budget de la Fête des Lumières que vous venez de m’annoncer, la Halle Tony-Garnier : ce sont plusieurs millions d’euros qu’il va falloir trouver. Comment allez-vous faire ?
P. R. : Le musée Guimet, on n’a pas encore arrêté le modèle économique donc ce serait parler dans le vide. Il y a beaucoup de choses sur lesquelles nous ne sommes pas seuls. Pour la bibliothèque, par exemple, l’État sera avec nous, la Métropole aussi. Ce sont des équipements importants. Mais c’est aussi l’objet d’une collectivité que de créer des équipements qui correspondent à la population. Vous l’avez vu lors du précédent mandat : nous sommes de bons gestionnaires.
S. B. : Est-ce que vous m’annoncez une hausse du budget de la culture pour le mandat qui vient ?
P. R. : Je ne vous annonce rien du tout. Mais je vous répète que Grégory Doucet a annoncé que c’était le mandat de la culture pour la Ville de Lyon. Je crois qu’il faut faire confiance.
S. B. : Si l’on fait un calcul, il y a quand même une vraie hausse du budget ?
P. R. : Quand vous parlez de la bibliothèque, ce n’est pas sur un seul mandat. Cela va bien se passer. Le projet de la bibliothèque est extrêmement important, parce qu’il va aussi permettre de repenser tout le fonctionnement du réseau des bibliothèques, l’équilibre entre la bibliothèque de la Part-Dieu et les autres. Beaucoup de choses vont se faire. Je suis très confiante. Tout cela a été chiffré, il n’y a pas de problème.
S. B. : Des coupes sont-elles prévues ailleurs ? À l’Opéra, par exemple, qui en avait déjà subi une lors du précédent mandat ?
P. R. : Ce n’est pas prévu. Il n’est pas prévu de couper pour financer les nouveaux projets. Après, pour moi, ces rééquilibrages sont très sains : il faut être capable de se poser les questions quand elles sont nécessaires. Une collectivité ne finance pas les yeux fermés pour l’éternité. Cela ne se passe pas comme cela. Mais il ne faut pas le faire de façon brutale, il faut en discuter. C’est ce qu’il se passe. Toutes ces institutions qui nécessitent de gros budgets, nous sommes en dialogue avec elles, et ce dialogue est vraiment de proximité. Mais là, ce n’est pas prévu.
S. B. : Lors de la précédente mandature, des histoires de personnels en souffrance ont défrayé la chronique, au Conservatoire de Lyon, au théâtre de la Croix-Rousse. De manière générale, le secteur est en souffrance. Quelle attention allez-vous accorder, et quels moyens allez-vous allouer à la santé mentale des personnels de la culture ?
P. R. : C’est un sujet d’attention. Les difficultés budgétaires engendrent aussi des postes en moins, des choses en cascade. Il faut donc être attentif. Dans les deux cas que vous citez, des solutions ont été trouvées et la situation est aujourd’hui apaisée. Cela montre que nous sommes en mesure d’accompagner ces situations, pour créer du dialogue, pour former les équipes quand c’est nécessaire. Oui, évidemment, nous sommes très attentifs à cela.
Cela me fait penser à autre chose que nous allons mettre en place, et qui a déjà été fait dans le sport : la question des violences sexistes et sexuelles. Nous avons conditionné les subventions à des formations, dans le sport. Julie Nublat-Faure a mis cela en place lors du précédent mandat, et cela s’est très bien passé. Cela a surpris dans un premier temps, puis c’est devenu une évidence pour tout le monde. Nous allons aussi réfléchir à cela au niveau de la culture. Cela paraît indispensable.
Propos recueillis par Sébastien Broquet