Ça a changé. En trois ans, l'île est devenue un sujet — parce qu'on a compris que sans elle, plus rien ne fonctionne. Les puces que TSMC fabrique à Hsinchu (新竹) sont dans nos voitures, nos téléphones, nos IRM, nos systèmes d'armes. Cette dépendance, on l'a découverte en même temps que le risque qu'elle porte.
L'Association Culturelle des Taïwanais de Lyon (ACTL, 里昂臺客文化協會) projette le 31 mai à Bron un documentaire qui raconte comment tout ça a commencé. A Chip Odyssey (造山者, "Les bâtisseurs de montagnes") est signé Hsiao Chu-Chen (蕭菊貞), réalisatrice reconnue pour son travail sur la mémoire taïwanaise. Premier film entièrement consacré à la naissance de l'industrie des semi-conducteurs à Taïwan, il suit la génération d'ingénieurs qui, dans les années 1970 et 1980, est rentrée des États-Unis pour monter quelque chose là où il n'y avait rien.
Le point de départ est stupéfiant. Une île qui représente 0,02 % des terres émergées du globe, sans ressources naturelles, politiquement isolée depuis 1971, décide de miser sur une industrie qui n'existe pas encore chez elle. Quarante ans plus tard, elle tient entre ses mains une partie décisive de la chaîne technologique mondiale. Morris Chang (張忠謀), fondateur de TSMC en 1987, est l'un des visages de cette histoire — mais le film montre surtout ce qu'on voit rarement : les ingénieurs moins célèbres, les décisions publiques, les paris qu'on a failli perdre.
Ce que A Chip Odyssey fait bien, c'est qu'il ne sépare pas l'industrie de la géopolitique. Pour Taïwan, les puces ne sont pas qu'un secteur économique. Elles sont ce qu'on appelle là-bas le "bouclier de silicium" (矽盾) — l'argument qui fait que personne n'a intérêt à ce que l'île s'effondre. Le film prend ça au sérieux, sans pathos.
L'ACTL, qui organise la séance, fédère depuis des années les Taïwanais installés à Lyon et les Lyonnais curieux de l'île. Dîners de la fête nationale, projections, rencontres — une activité discrète mais régulière, qui fait partie du paysage associatif lyonnais.
Deux invités pour la rencontre d'après-projection. Charlotte Pollet, professeure à l'université Yang Ming Chiao Tung (陽明交通大學) et à l'IPSA, lauréate 2022 du prix de la Fondation culturelle franco-taïwanaise — elle connaît Taïwan de l'intérieur. Stéphane Corcuff, enseignant-chercheur à Sciences Po Lyon, est l'un des spécialistes français de la politique taïwanaise. Verre de l'amitié après la discussion.
Pour qui veut comprendre ce qui se joue en ce moment dans le détroit, c'est une séance à ne pas rater.
Infos
Dimanche 31 mai 2026, 14h. Cinéma Les Alizés, 214 avenue Franklin Roosevelt, 69500 Bron. Tram T2 ou T5, arrêt Les Alizés. 1h46, VO chinoise sous-titrée français. Billetterie
Romain Blachier