Sébastien Broquet : Vous avez donné naissance à Superspectives en 2018, en compagnie de François Mardirossian. Qu’est-ce qui manquait selon vous dans le paysage musical lyonnais à ce moment-là ?
Camille Rhonat : La première édition a eu lieu en juin et juillet 2019, mais le projet a été lancé en 2018 avec François. Ce qui manquait à Lyon, d’après nous, c’était un lieu où l’on puisse expérimenter autour des musiques de création, avec une approche un peu plus cool de la musique contemporaine. Cette musique reste encore marquée par une image très académique, même si c’est moins vrai aujourd’hui. Nous voulions un endroit où l’on puisse à la fois représenter ces musiques et les expérimenter dans une ambiance détendue, dans un beau lieu, et pas seulement dans une salle de concert classique. L’idée était de colorer autrement l’expérience, de la rendre un peu plus jeune, un peu plus sympathique.
S. B. : Vous revendiquez une approche “pointue mais détendue” de la musique contemporaine. Comment fait-on pour rendre accessibles des musiques parfois perçues comme difficiles ou intimidantes ?
C. R. : C’est un peu la grande question, dès que l’on parle de musique contemporaine : comment la rendre accessible, ou plus populaire ? Pour nous, il y avait trois idées, trois leviers.
Le premier, c’était de sortir du cliché sonore de la musique contemporaine, qu’on associe encore beaucoup, en France, à Boulez : une musique intellectualiste, aride, qui s’adresserait surtout aux musicologues. Nous voulions faire valoir que la musique contemporaine, au sens large, c’est aussi autre chose : des pièces très faciles d’accès, très agréables, très plaisantes, très planantes. La colonne vertébrale de nos goûts, dans nos trajectoires à François et moi — lui comme pianiste, moi comme mélomane —, c’est la musique répétitive. À partir des années 1960, une certaine musique contemporaine s’est ouverte du côté du jazz, de la pop, des musiques traditionnelles. Elle est beaucoup plus facile d’accès.
Le deuxième levier, c’était le lieu. Quand on propose des créations ou des œuvres que le public ne recevra peut-être pas immédiatement, le fait de les présenter dans un beau lieu change beaucoup de choses. Au pire, les gens auront passé une bonne soirée. Et un lieu qui porte à la concentration ou au plaisir facilite énormément la réception de ces musiques-là.
La troisième chose, ce sont les rites du concert. Nous essayons de sortir d’une expérience un peu monotone : le concert d’une heure, assis sur une chaise, face à des interprètes. Nous explorons d’autres formes d’écoute. Ce printemps, par exemple, nous avons fait une nuit blanche : dix ou douze heures d’écoute, dans un beau lieu, parfois allongé dans un transat, pour faire l’expérience de la durée. Ce sont des choses que nous aimons faire : renouveler l’écoute par des dispositifs un peu différents, effacer un peu la frontière entre artistes et spectateurs, proposer d’autres postures d’écoute, debout, assis ou allongé.
S. B. : Superspectives s’intéresse beaucoup aux esthétiques minimalistes, expérimentales ou minoritaires. Est-ce un festival pour connaisseurs ?
C. R. : Je dirais, que ce soit à la Maison de Lorette ou à La Trinité, que nous avons toujours eu le sentiment d’avoir à créer un public plutôt que de prendre appui sur un public déjà constitué. Il s’agissait de créer un public autour d’une démarche, d’un geste de programmation un peu nouveau. Ce qui est surprenant, c’est que depuis la première édition, en 2019, ce public est très mélangé, en termes de générations et d’habitudes d’écoute. Il y a des mélomanes assez chevronnés, qui peuvent parfois faire de longues distances pour entendre des pièces très rarement proposées. Et il y a aussi des curieux, qui sont séduits moins par une proposition musicale de répertoire ou de création que par une expérience de concert.
C’est très varié, et d’année en année, cela ne se dément pas. Nous avons à la fois des curieux, des néophytes, des mélomanes… Ce qui nous a aussi beaucoup aidés à travailler ce nouveau public, en plus des lieux que nous occupions à Lorette ou à La Trinité, c’est la régularité du rendez-vous que nous avons avec l’Opéra de Lyon depuis quatre ans. Pendant une semaine en janvier, nous programmons ensemble de nombreux événements. Nous y assumons un positionnement assez exigeant, dans le répertoire, les conférences, les créations, et cela rassemble un public très disparate, très agréable.
S. B. : Vous avez aussi, désormais, la co-gestion d’un lieu pérenne et historique : La Trinité. Comment articulez-vous les deux ?
C. R. : Notre arrivée à La Trinité s’est faite dans le contexte de notre association avec Le Concert de l’Hostel Dieu. L’idée, en écrivant le concept ensemble, était vraiment d’en faire un nouveau projet artistique. Il ne s’agissait pas simplement de déplacer Superspectives dans un nouveau lieu, mais de travailler les liens entre musique ancienne et musique de création.
Dans la programmation de La Trinité au long cours, certaines dates s’inscrivent vraiment dans la démarche de Superspectives, mais nous les présentons sous l’identité de La Trinité. Le parti pris, avec Le Concert de l’Hostel Dieu, n’a pas été de se répartir des quotas de dates dans l’année, d’un côté la musique baroque, de l’autre la musique contemporaine. Nous avons plutôt cherché à penser ensemble une nouvelle programmation.
Il y a donc une couleur Superspectives que l’on retrouve beaucoup pendant le festival d’été et à plusieurs endroits de la saison. Mais nous avons voulu garder une autonomie à La Trinité, tout en conservant aussi une autonomie de Superspectives dans les projets que nous menons à côté, notamment avec l’Opéra de Lyon. Avec François, nous nous positionnons comme programmateurs à La Trinité, mais aussi aux Subs, au musée des Beaux-Arts, et parfois ailleurs, comme à l’Opéra.
S. B. : La soirée d’ouverture de Superspectives rend hommage à Haruomi Hosono et Ryuichi Sakamoto. Qu’est-ce que ces deux artistes racontent de l’esprit Superspectives ?
C. R. : Ce sont deux artistes qui nous accompagnent depuis longtemps, François et moi. Si l’on se répartit un peu les choses, Sakamoto est peut-être plus important pour François, en tant que compositeur et pianiste, tandis que Hosono l’est davantage pour moi. L’un et l’autre racontent des trajectoires d’écoute personnelles. Nous voulions les placer au tout début du festival parce qu’ils incarnent très bien ce que nous voulons raconter dans la programmation globale de cette édition d’été, qui est assez voyageuse.
L’idée est d’insister sur le fait que ce qu’on peut appeler la modernité sonore, au XXe siècle, s’est beaucoup définie dans la musique contemporaine à partir d’apports extra-occidentaux. C’est très présent chez les musiciens minimalistes : l’apport du gamelan, des musiques zen japonaises, des musiques indiennes, des percussions africaines… Sakamoto et Hosono ont vraiment fait ces synthèses, ces fusions, dans des registres qui appartiennent aussi bien à la pop, à la musique expérimentale qu’à la musique de danse, notamment avec Yellow Magic Orchestra. Nous voulions faire entendre tout cela, et les présenter au début du festival comme des figures tutélaires.
S. B. : L’édition 2026 est présentée comme un “tour du monde” musical, de Bali à Hawaï, en passant par le Japon, l’Inde, l’Arménie ou l’Éthiopie. Comment avez-vous construit ce fil conducteur ?
C. R. : Nous étions contents de retrouver un format de festival d’été. Depuis la fin de la version de Superspectives à la Maison de Lorette, en 2023, nous n’avions plus proposé de format estival de cette nature. Nous avions donc hâte d’y revenir. En repensant ce format, nous nous sommes dit que c’était l’occasion de re-proposer certaines dates qui nous avaient beaucoup plu et qui participaient de notre histoire, là-haut, à Fourvière. Il y a donc des retours d’artistes que nous avions déjà invités, comme Chassol, Maya Dunietz ou James Stewart. Ce sont des artistes avec lesquels nous avions déjà noué des collaborations à plusieurs étapes, et que nous sommes contents de retrouver.
L’idée de ce festival d’été, dans un format beaucoup plus resserré — cinq jours, là où nous avions un mois de programmation à la Maison de Lorette —, était aussi de le faire coïncider avec un moment très particulier : le premier week-end des vacances. Il y avait cette idée de tourisme musical, de départ en voyage, y compris pour ceux qui ne partent pas. Cela a rencontré nos préoccupations du moment. Nous réfléchissions beaucoup à ces histoires d’influences extra-occidentales dans la musique contemporaine. Nous avons croisé tout cela pour construire une programmation où il y a à la fois d’anciens compagnons de route, de nouveaux artistes, et des affinités que nous affirmons avec certains lieux. Cette année, nous sommes très contents de poursuivre la collaboration entamée avec les Subs.
S. B. : Quel est le budget de Superspectives et comment est financé le festival ?
C. R. : Si l’on parle de sous, Superspectives a un petit budget de programmation et de production. Depuis notre arrivée à La Trinité, le budget de l’association Superspectives, en tant que tel, est davantage orienté vers la production, c’est-à-dire vers des créations que nous proposons presque comme un ensemble ou une équipe artistique : souvent François en solo, François et moi, ou parfois des projets avec des musiciens invités.
Nous avons donc recentré les budgets de l’association Superspectives sur la production de spectacles. Tout ce que nous faisons comme organisateurs de concerts passe désormais davantage par le budget de La Trinité. Le festival d’été est le festival d’été de La Trinité : il s’inscrit donc dans le budget global de la saison.
Propos recueillis par Sébastien Broquet
Superspectives
Du mercredi 1er au dimanche 5 juillet 2026
À La Trinité, aux Subs et au musée des Beaux-Arts de Lyon
Tarifs : de 5 à 30 € ; pass journée à 30 €