Sébastien Broquet : Vous avez ouvert en septembre dernier une seconde salle dédiée au stand-up, pour faire évoluer votre café-théâtre en comedy club. Pourquoi ? Et quel est le bilan de ces premiers mois ?
François Mayet : Le stand-up, c’est une tendance de fond. Je l’ai analysée comme telle, et non comme une simple mode. Je me suis donc dit que c’était le moment de prendre ce tournant, maintenant, et pas dans deux ans. C’était une bonne décision. Le bilan ? Nous avons nettement rajeuni la salle. Mon public habituel continue de venir et découvre le stand-up et le comedy club : cela les change et ils apprécient. Mais, dans l’ensemble, le public est tout de même beaucoup plus jeune dans cette salle.
Cela nous a également apporté davantage de souplesse dans la programmation, ce que je n’avais pas anticipé et qui est très positif pour nous. Même si cela ne se voit pas forcément de l’extérieur, en interne, c’est très appréciable : nous pouvons ajuster la programmation plus facilement, proposer rapidement une date à un artiste que nous ne pouvons pas nous permettre de manquer. Ce n’était pas le cas auparavant avec le café-théâtre, où tout était plus contraint et plus complexe.
S. B. : Y a-t-il un réel désintérêt pour les pièces comiques qui ont fait votre succès depuis vos débuts et que vous continuez à programmer dans l’autre salle, ou s’agit-il de deux générations différentes de publics qui se côtoient ?
F. M. : Il n’y a pas de désintérêt de mon public habituel pour les pièces de café-théâtre, les comédies et l’improvisation. En revanche, il s’agit d’un public assez âgé, plutôt au-delà de 35 ans. Pour le stand-up, nous sommes davantage autour de 25 ans. C’est donc une autre tranche d’âge qui fréquente désormais le Complexe.
S. B. : Quelle est la différence entre le stand-up et un one-man-show classique ?
F. M. : Au café-théâtre, on se cache derrière un personnage, on parle de situations un peu fictives, on interprète des saynètes, des sketchs, des personnages, on caricature ou on illustre.
Le stand-up, au contraire, est très clair : c’est une personne qui parle directement au public, sans filtre et sans se cacher derrière un personnage. Voilà, c’est cela, la différence. Ce sont vraiment deux exercices complètement différents. Le stand-up aborde davantage des sujets de société, des thèmes actuels ou liés au vécu du quotidien.
S. B. : Vous avez également monté une école de stand-up, où adultes et adolescents peuvent venir se former. Racontez-nous !
F. M. : Nous avons commencé il y a deux ans avec un seul créneau et, aujourd’hui, nous en avons deux, qui sont complets. Donc, cela fonctionne bien. La plupart des participants sont assez motivés : ils viennent jouer lors des open mics, nos scènes ouvertes pour les amateurs ou les professionnels qui veulent tester des blagues. Ils montent sur scène pour tester leur sketch pendant cinq minutes : cela leur permet de voir rapidement, en conditions réelles, ce qu’ils ont travaillé en cours.
S. B. : Est-ce que l’un des artistes issus des cours s’est déjà produit sous son nom, et non dans le cadre d’une scène ouverte ?
F. M. : Non, parce qu’il faut savoir que les comedy clubs, ce sont des plateaux : cela réunit beaucoup de monde, c’est varié, et le public ne connaît pas forcément les artistes qui vont passer. À l’inverse, pour un spectacle de stand-up, il faut connaître l’artiste. Or, avant d’avoir une vraie notoriété, cela prend du temps : il faut faire beaucoup de comedy clubs. Programmer un artiste de stand-up seul, sans communauté et sans suivi derrière, c’est risqué.
S. B. : Dans le cadre de cette programmation stand-up, il y a aussi un plateau en langue étrangère. Expliquez-nous d’où vient cette belle idée et comment cela fonctionne. ..
F. M. : Cela a toujours existé, mais sous une autre forme : nous faisions des one-man-shows en langue anglaise, avec des natifs. C’était assez compliqué à organiser, notamment parce qu’il fallait les défrayer. Les artistes n’étaient pas connus, les salles étaient à moitié remplies… Mais nous en proposions de temps en temps.
Aujourd’hui, nous avons fait évoluer le format : nous proposons des plateaux en langue anglaise et en langue espagnole, sous forme d’open mics. Ce sont des plateaux d’artistes anglophones ou hispanophones, qui viennent chacun faire cinq à dix minutes de stand-up. En général, une dizaine de personnes passent. L’entrée est payante, souvent sous forme de consommation, puis la sortie se fait au chapeau.
S. B. : Pourriez-vous revenir sur la création et l’histoire du Complexe, comment est né ce lieu ?
F. M. : Au départ, je suivais des cours avec mon ex-femme, Cécile, dans un lieu qui s’appelait le Studio de la Trinité, devenu depuis l’Acting Studio, avec Alexandre Astier. C’est là que j’ai rencontré Alain Chapuis, qui tenait le Complexe du Rire, et que j’ai appris que le lieu était à vendre. Il souhaitait partir à Paris.
À ce moment-là, je faisais des études d’ingénieur, et je me suis dit que nous allions reprendre le théâtre tous les deux, avec Cécile, en nous mettant à mi-temps. Nous sommes donc arrivés avec cette idée. Ils ont accepté, mais à condition de reprendre les deux salles : il y avait, à l’étage, le Café des Minettes, qui était le plus connu, et, en dessous, le Complexe du Rire. Nous avons accepté, mais les anciens propriétaires sont partis avec le nom Café des Minettes, parce qu’ils voulaient le développer à Paris. Nous avons donc tout repris sous le nom du Complexe.
J’ai ensuite travaillé avec Alexandre Astier, à qui j’ai donné carte blanche pour créer ses spectacles. Ses premières scènes, c’était au Complexe du Rire. Il a d’abord fait une reprise de “La Biche”, puis il a écrit son tout premier spectacle, “Poule Fiction”, dans lequel jouait déjà Jacques Chambon, aujourd’hui connu pour son rôle de Merlin dans la série “Kaamelott”. C’était une programmation importante pour nous. Ensuite, je ne me suis pas très bien entendu avec sa mère, la comédienne Joëlle Sevilla, ce qui a mis fin à notre collaboration. Mais cette période a vraiment donné l’impulsion de départ.
Mais quand nous avons ouvert le Complexe du Rire, ce qui nous a motivés, c’était avant tout de pouvoir jouer, avec ma femme, nos propres pièces, puisque nous étions comédiens et auteurs. Pendant une bonne dizaine d’années, nous avons joué presque uniquement nos créations. Bien sûr, nous accueillions aussi des artistes, mais c’étaient majoritairement des Lyonnais.
Aujourd’hui, les choses ont évolué : nous recevons beaucoup plus de compagnies venant d’ailleurs, de la région et même au-delà, avec des artistes marseillais et parisiens.
S. B. : Quel est le budget du Complexe du Rire et comment fonctionne le lieu sur le plan financier ?
F. M. : C’est uniquement privé, sans subvention. Nous fonctionnons au pourcentage sur les recettes, et nous avons aussi un bar à tapas : c’est là que nous faisons notre marge. Les gens viennent manger en plus de venir voir les spectacles.
S. B. : Comment se porte la scène humoristique lyonnaise et qui, selon vous, va percer ?
F. M. : Au niveau des comédies, nous avons moins d’offres qu’avant. Les artistes s’orientent davantage vers le stand-up. Et celle que je vois exploser prochainement, c’est Chloé Drouet : c’est quelqu’un que nous avons découvert en comedy club, qui est montée progressivement en puissance, qui joue désormais à Paris, et qui vient encore souvent au Complexe.
S. B. : Quels sont les prochains rendez-vous à venir découvrir dans une salle ou l’autre du Complexe ?
F. M. : Comme rendez-vous régulier, il y a le Queer Comedy Club. C’est une scène queer, hyper festive. Franchement, c’est quelque chose à voir : nous prenons énormément de plaisir pendant ce spectacle.
Il y a aussi Bedou, un artiste marseillais avec un super humour. Il raconte son parcours de vie, ses anciennes addictions, la manière dont il s’est relevé des galères. Il sera là le mercredi 10 juin. Sinon, je conseillerais aussi de découvrir un artiste purement lyonnais, qui est en train de vraiment percer : Yanisse Kebbab. Il apparaît sur Netflix dans “La Cage” et sera bientôt au cinéma.
Propos recueillis par Sébastien Broquet
Le Complexe du Rire
7 rue des Capucins, Lyon 1er