Sébastien Broquet : Le CinéDuchère fête cette année ses 30 ans. Comment résumeriez-vous l’histoire de cette salle, née dans une ancienne église du quartier de La Duchère ?
Jérémy Guichardaz : Je pourrais vous dire que tout est parti de cinéphiles, d’habitants de La Duchère, qui avaient envie de proposer des films aux gens du quartier. Il y avait déjà cette ambition de s’adresser aux gens d’à côté, ce côté proximité que le cinéma a toujours, trente ans plus tard. Nous sommes vraiment une salle de quartier, un cinéma pour les habitants du coin, qui peuvent venir à pied. C’est l’ambition de départ : pouvoir proposer des films. Et puis cette ambition s’est aussi mêlée à l’idée de proposer des films de qualité, pas simplement du divertissement, avec rapidement l’envie d’aller vers le cinéma d’art et essai et d’obtenir ce label.
En parallèle, il y a aussi eu très tôt la volonté de proposer des films aux scolaires, avec la participation aux dispositifs d’éducation aux images : École et cinéma, puis Collège au cinéma. Initialement, il y avait vraiment ce désir de proposer des films aux gens du quartier, d’organiser des animations, des soirées, des débats, avec l’envie de montrer des films de qualité.
S. B. : Justement, les scolaires représentent aujourd’hui une part importante de votre activité. Pouvez-vous détailler vos actions dans ce domaine ?
J. G. : Effectivement, c’est une part très significative de notre activité. Nous sommes ouverts tous les jours et nous accueillons des classes tous les jours de la semaine. Cela représente environ 8 500 entrées par an, sur un total de 22 000 à 23 000 entrées.
Aujourd’hui, nous participons à l’ensemble des dispositifs d’éducation aux images, de la maternelle jusqu’au lycée, et même au BTS avec le lycée La Martinière. Les modalités sont un peu différentes selon les dispositifs, mais l’idée générale est que les classes, les enseignants, s’inscrivent, puis viennent trois fois au cours de l’année, une fois par trimestre, pour voir un film choisi par un comité de pilotage. Ce comité réunit des professionnels de l’Éducation nationale, mais aussi du cinéma.
Ensuite, nous offrons aussi la possibilité de programmer des films à la carte, si un enseignant me contacte. Nous sommes alors hors dispositif, mais je fais les démarches auprès du distributeur pour pouvoir proposer le film. Enfin, troisième type de proposition, assez récent puisque c’est la deuxième année que nous menons cette action : les ateliers scolaires. Là, on n’est pas directement centré sur la projection d’un film, mais plutôt sur une logique d’animation. Cela peut être la mise en scène d’un film avec les classes, en prise de vues réelles ou en animation, comme nous avons pu le faire l’année dernière. Nous proposons aussi des ateliers de montage, et nous pouvons intervenir directement dans les classes pour rencontrer les élèves, parler des effets spéciaux au cinéma, etc.
Voilà les trois grands axes de notre travail avec les scolaires : la participation aux dispositifs, les séances à la carte, sur mesure pour les enseignants, et les ateliers scolaires, soit au cinéma, soit directement dans les classes.
S. B. : Vous êtes implantés à La Duchère, un quartier populaire, longtemps marqué par de profondes transformations urbaines, mais aussi dernièrement par des épisodes récurrents de violence liés au narcotrafic. Quel rôle un cinéma peut-il jouer dans la vie d’un quartier comme celui-ci ?
J. G. : C’est vrai que La Duchère est un quartier très paradoxal. Il y a des poches très populaires, qui donnent effectivement ce côté “quartier”. Et en même temps, il y a eu un renouvellement urbain avec des endroits très modernes. On ne se croirait pas forcément dans un quartier populaire classique, notamment avec le parc du Vallon, qui a été complètement réaménagé il y a quelques années, et des habitations beaucoup plus récentes.
Nous avons donc un public très varié : des habitants issus de classes populaires, mais aussi des classes moyennes. Tout cela se mélange. Dans ce contexte, avoir une structure culturelle comme la nôtre est, je pense, très important. La Duchère a cette particularité d’être située sur une colline, ce qui crée une sorte de petite frontière géographique. Pour les gens des quartiers voisins, aller au cinéma va peut-être sembler plus naturel vers le centre-ville de Lyon que de gravir la colline. Et inversement, les habitants de La Duchère vont d’abord aller dans le cinéma de leur quartier plutôt que de prendre la voiture ou les transports en commun pour aller plus loin.
C’est une richesse d’avoir, à côté de chez soi, à cinq minutes à pied, la possibilité d’aller voir un film, avec un tarif très attractif. Et puis, nous restons un cinéma associatif : les caissières sont essentiellement des bénévoles qui habitent le quartier. Il y a donc un vrai lien de proximité.
Après, je ne vais pas vous mentir : les différents épisodes liés au narcotrafic sont évidemment quelque chose qui joue en notre défaveur. Même si nous sommes dans une sorte d’îlot complètement préservé, qu’il n’y a jamais eu de problème particulier dans le cinéma, cela a un impact sur notre image. C’est difficilement quantifiable, mais nous savons que certains publics, qui pourraient venir de communes très proches comme Champagne-au-Mont-d’Or ou Saint-Didier-au-Mont-d’Or, ne viennent pas au CinéDuchère à cause de cette barrière mentale. Ils se disent : “Est-ce que je vais retrouver ma voiture sur le parking ?” C’est très difficile d’aller contre cela. C’est malheureusement l’un des effets de tous ces faits divers qui défraient la chronique. Alors qu’en réalité, La Duchère reste un quartier très pacifique.
S. B. : Vous travaillez avec le club de football de La Duchère, très investi dans la vie du quartier et l’accompagnement de la jeunesse. Comment se passe cette collaboration ?
J. G. : Je crois que c’est Jean-Christophe Vincent [NdlR : le président du club) qui nous avait approchés il y a quelques années. Il avait l’idée de monter une sorte d’Université ouverte de La Duchère, quelque chose de gratuit pour les habitants, où il ferait venir une personnalité pour parler de son métier ou d’un sujet qui lui tient à cœur. Nous, nous avions le lieu, la salle de cinéma. Lui avait les contacts et les relais pour faire en sorte que ce dispositif prenne. Cela s’est fait comme ça, avec une première saison où nous avons eu la chance d’accueillir de grandes personnalités comme Edwy Plenel ou Philippe Torreton.
Nous essayons toujours de coupler l’intervention avec la projection d’un film. Edwy Plenel, par exemple, était venu présenter un film produit par Mediapart. L’idée, qui est toujours en vie puisqu’on l’a encore faite cette année, est de proposer l’intervention d’une figure importante sur un sujet, et de l’associer à la projection d’un documentaire ou d’un film de fiction qui permet une mise en relation assez évidente. Ces derniers temps, je crois qu’ils ont eu quelques problématiques financières, donc nous en avons fait un peu moins que les années précédentes. Mais cela reste dans les tuyaux.
S. B. : Comment construit-on une programmation dans une salle de proximité ?
J. G. : Il faut d’abord garder en tête que l’enjeu principal, pour un cinéma, c’est de construire un public. Comme je vous le disais, l’objectif a rapidement été de passer des films plutôt art et essai, d’être estampillé cinéma d’art et essai. On a donc construit un public qui a une certaine appétence pour ce type de cinéma. Aujourd’hui encore, nous capitalisons sur ce public-là, en proposant majoritairement des films d’art et essai. Mais, en même temps, on essaie aussi d’ouvrir notre programmation à des films un peu plus grand public, voire très grand public pendant les vacances scolaires, avec des films d’animation, des Pixar, des “Minions”, etc.
L’idée est d’attirer à la fois des spectateurs qui ont une appétence pour un cinéma plutôt cinéphile, mais aussi des gens du quartier qui n’ont pas forcément les codes pour aller voir un film plus recherché. Nous essayons de maintenir cet équilibre entre une programmation assez exigeante, avec les meilleurs films — ou en tout cas ce que l’on estime être les meilleurs films — qui sortent chaque semaine, avec des films plus grand public, plus faciles peut-être, mais qui ont néanmoins toute leur utilité dans notre programmation.
S. B. : Comment travaillez-vous avec les festivals de la métropole ?
J. G. : C’est un héritage, une longue tradition. Nous participons évidemment au Festival Lumière depuis la première édition. Nous sommes toujours très contents de le faire, parce que Lumière met en avant le cinéma de patrimoine, et que ce sont des films pour lesquels nous aurions parfois du mal à attirer les spectateurs sans cette force de frappe. Là, ce sont souvent des séances complètes. Voir une salle pleine pour un film des années 1930, cela fait plaisir !
Pour les autres festivals, c’est à peu près la même chose. Cette année, nous avons travaillé avec la Caravane des cinémas d’Afrique, à Sainte-Foy-lès-Lyon. Souvent, nous travaillons aussi avec le Zola, à Villeurbanne, pour Ciné O’Clock ou les Reflets du cinéma ibérique et latino-américain. On nous contacte pour savoir si nous sommes intéressés par une séance chez nous, et en fonction de notre programmation, de la période et de nos impératifs, nous participons ou non. Cette année, par exemple, nous avons eu deux séances pour les Écrans du Doc, à Décines, autour du documentaire. Il se trouve que l’un des deux films correspondait déjà à une proposition que nous avions mise en place. Le partenariat s’est donc créé de manière extrêmement simple. Pour nous, c’est important, parce que cela permet une forme d’émulation. Quand on travaille avec un festival, nous savons que notre public et le sien ne sont pas exactement les mêmes. Mais cela permet de mettre en lumière à la fois notre travail et celui du festival, par une même action.
S. B. : Vous organisez régulièrement des ciné-débats, des soirées spéciales, des projections en lien avec des associations ou des festivals. Est-ce que le cinéma de quartier est aussi devenu un lieu de lien social ?
J. G. : Complètement. Cela fait vraiment partie de notre ADN. C’est aussi la raison pour laquelle nous organisons deux, voire trois soirées festives dans l’année. Certes, nous y passons un film, mais nous faisons aussi un buffet. Il y a vraiment cette idée de créer du lien avec les habitants, de mettre les gens en relation.
Nous aspirons à être un lieu de vie et à faire en sorte que le cinéma soit au cœur de cette vie. On entend souvent dire que le cinéma est mort. Moi, je suis convaincu du contraire. Je crois au rôle social que peut jouer le cinéma. Il peut apporter une réflexion, nourrir notre regard sur les événements du quotidien et sur ce qui se passe dans le monde.
Nous accueillons par exemple les Cafés du dimanche, un dimanche par mois, dans un quartier où, le dimanche, quasiment tout est fermé. Nous sommes parmi les seuls lieux ouverts. Et c’est génial : ce sont des gens du quartier qui ne fréquentent pas forcément le cinéma par ailleurs, qui viennent parfois uniquement pour boire un café, discuter, jouer à des jeux.
Cette fonction sociale est très importante pour nous. Et dans notre travail quotidien, il y a aussi le fait d’être en relation permanente avec les acteurs sociaux, notamment les deux centres sociaux : le Centre social du Plateau de La Duchère et celui de la Sauvegarde. Nous mettons en place des actions avec eux, parce que nous savons que leurs adhérents et leurs publics ne sont pas forcément des gens qui viennent spontanément nous voir.
S. B. : Quel est le budget du CinéDuchère et comment est-il financé ?
J. G. : Nous sommes autour de 230 000 euros de budget annuel. Nous avons nos fonds propres, avec la billetterie, qui représente évidemment une part importante, et des subventions. Ces subventions viennent notamment de la Ville de Lyon (82 500 euros) et du CNC, parce que nous avons trois labels : le label Jeune Public, le label Patrimoine et Répertoire, et le label Recherche et Découverte. Cela donne droit à une subvention significative.
Nous avons aussi d’autres subventions, par exemple avec la Cité éducative pour mettre en place des ateliers scolaires, ou des subventions liées à ce que l’on appelle Passeurs d’images. Cela concerne à la fois nos séances en plein air l’été, mais aussi une semaine d’ateliers où nous accueillons des jeunes du quartier pour leur faire réaliser un film avec un professionnel.
Un peu moins de la moitié de notre budget est liée aux subventions. Le reste vient des recettes de billetterie, des adhérents qui font le choix de soutenir le cinéma, et aussi de l’aide de la SERL et de Grand Lyon Habitat sous forme de mécénat. C’est une part mineure dans notre budget global, mais elle est néanmoins tout à fait importante pour nous.
Propos recueillis par Sébastien Broquet
CinéDuchère
308, avenue Andrei Sakharov ; Lyon 9e