Thomas Poulard : "Ce n’est pas banal de démarrer une nouvelle aventure comme L’Assemblée"

Thomas Poulard : "Ce n’est pas banal de démarrer une nouvelle aventure comme L’Assemblée"

Installée depuis octobre 2022 dans un ancien bâtiment industriel, L’Assemblée s’est imposée comme une fabrique artistique dédiée à la création, aux résidences et aux pratiques amateurs. À sa tête, le comédien, metteur en scène et directeur artistique Thomas Poulard défend un lieu ressource pour les compagnies, mais aussi un espace de rencontres avec les publics, dans un contexte culturel qu’il juge anxiogène.

Sébastien Broquet : L’Assemblée s’est installée dans ses murs en octobre 2022. Comment a pris la greffe avec le quartier ? Le lieu a-t-il trouvé son public et sa vitesse de croisière ?

Thomas Poulard : Nous sommes dans le quartier Villette / Paul-Bert, dans le 3e arrondissement de Lyon, vraiment à la limite de Villeurbanne. Quand on arrive dans un lieu qui a été occupé pendant plusieurs années par une autre équipe, il y a toujours une phase de transition un peu complexe [NdlR : c’était auparavant le Théâtre des Asphodèles]. D’autant que, la première année, nous avons été en travaux : le lieu était fermé. C’est donc un peu comme si nous étions repartis à zéro, pour retisser tous les liens avec le quartier, notamment avec les associations et les structures socioculturelles.

Cela s’est fait petit à petit, et je suis assez satisfait du travail accompli. On le mesure à deux choses. D’abord, notre mission consiste à accueillir tout au long de l’année des compagnies de théâtre et de danse en résidence, à l’issue desquelles nous organisons soit des représentations, soit ce que l’on appelle, dans notre jargon, des sorties de résidence, c’est-à-dire des spectacles en cours de création. Cela permet aux spectateurs d’entrer dans la fabrique de la création, dans les coulisses d’un spectacle.

Comme ces présentations sont publiques, nous avons eu de belles surprises, avec des écoles, des collèges, des lycées qui sont venus. Et puis nous menons, sur le territoire du 3e arrondissement de Lyon et aussi de Villeurbanne, toute une série de projets d’éducation artistique et culturelle. Cela a permis au projet et au théâtre de se faire connaître petit à petit.

Ce n’est pas banal de démarrer une nouvelle aventure, surtout par les temps qui courent. C’est à la fois excitant et plein d'inconnus. 

Aujourd’hui, au bout de presque quatre ans, on peut dire que le projet a atteint un seuil intéressant. Il commence à être reconnu par les professionnels. C’est un lieu ressource, qui permet notamment à des institutions lyonnaises de repérer des artistes qui viennent chez nous et qui peuvent ensuite jouer aux Célestins, à la Maison de la Danse ou au TNP. Et, par rapport aux structures du quartier, nous commençons vraiment à faire un travail important.

S. B. : L’Assemblée accueille chaque saison des compagnies en résidence. Comment choisissez-vous les projets ? Qu’est-ce qui fait qu’un projet trouve sa place ici ?

T. P. : Il y a plusieurs entrées. La principale, c’est un appel à résidence que nous publions généralement en janvier ou février pour la saison suivante. C’est aussi à cela que l’on voit que le projet du lieu commence à être reconnu dans le milieu : à chaque fois, nous recevons plus d’une centaine de candidatures. Au final, nous accueillons une quinzaine de compagnies en résidence chaque saison.

Nous avons un plateau équipé, vraiment intéressant pour les dernières étapes de création. Nous accueillons les compagnies sur des temps d’une à deux semaines : cela permet à certains spectacles de sortir de terre.

Il y a ensuite des compagnies, des artistes qui me sollicitent, que je rencontre. Cela me permet aussi de mieux les connaître. Là, je suis vraiment dans mon rôle de direction artistique. Et puis il y a aussi des projets que nous accueillons en collaboration avec certaines maisons. Je parlais des Célestins ou de la Maison de la Danse, mais cela peut être aussi des co-accueils avec des théâtres, comme les Clochards Célestes — une des Scènes découvertes. Cela se fait donc par plusieurs entrées.

S. B. : Les sorties de résidence ouvrent au public des spectacles encore en fabrication. Quel rôle le regard des spectateurs joue-t-il dans le processus de création ?

T. P. : C’est un format à géométrie variable. Tout dépend de l’endroit où se trouvent les artistes dans leur étape de travail. Pour un spectacle, on dit souvent qu’il faut en moyenne cinq, six ou sept semaines de création. Mais ces temps de création ont tendance à se réduire. 

Nous pouvons accueillir des spectacles au début du processus, en deuxième ou troisième semaine, quand on est encore vraiment dans le chantier. Nous pouvons aussi les accueillir quasiment à la fin de leur gestation, dans un format d’avant-première, ou même des spectacles déjà finis.

Ce qui me fait plaisir, c’est de voir que les spectateurs jouent vraiment le jeu. Quand le spectacle est prêt, ils voient parfois une pièce entière. Sinon, le format dure entre 45 minutes et une heure, avec des extraits, mais aussi des échanges très riches avec les artistes. Cela permet au public de poser des questions, de comprendre pourquoi tel artiste a voulu monter telle pièce ou s’engager dans telle recherche, sur telle thématique. Nous sommes vraiment dans un partage autour de la fabrication d’un spectacle.

Pour les artistes aussi, c’est très intéressant, parce qu’il y a une dimension un peu crash test. Sur certains spectacles jeune public, nous avons eu des classes ou des enfants qui ont posé des questions qui ont ensuite permis aux artistes de corriger ou d’affiner leur geste, leur spectacle.

S. B. : Comment vous situez-vous par rapport à de grandes institutions comme la Maison de la Danse ou le théâtre des Célestins ? Comment collaborez-vous ensemble ?

T. P. : Cette année, par exemple, nous avons travaillé avec la Maison de la Danse et les Ateliers Frappaz. L’année dernière, c’était avec les Célestins. Cela dépend des artistes, des projets. Parfois, ce sont des projets que j’ai repérés, et nous en parlons entre professionnels. On peut dire à telle directrice ou tel directeur de théâtre : « Vous devriez venir voir ce spectacle, je crois que cela peut vraiment vous intéresser. » Ou bien : «  Ce sont de jeunes équipes en devenir, c’est important de les suivre. »

Inversement, ces maisons peuvent aussi nous dire qu’elles ont repéré un artiste, et qu’il serait bien qu’il puisse avoir chez nous un temps de travail pour continuer à affiner son spectacle. Cela marche un peu dans les deux sens.

S. B. : Qu’est-ce qui est programmé chez vous et pourquoi faut-il vous rendre visite ?

T. P. : Je parlais tout à l’heure de création, mais nous pouvons aussi faire des résidences de reprise. Il s’agit de spectacles déjà créés, mais que l’artiste veut reprendre : changer la scénographie, modifier certains rôles, retravailler certains éléments.

L’an dernier, par exemple, j’ai accueilli un spectacle dont je suis très fier, “Scaphandre”, mis en scène par Liza Blanchard et écrit par Julie Rossello Rochet. Il parlait de l’inceste infantile, un sujet lourd, qui peut faire peur à certains programmateurs. Nous l’avons programmé en scolaire. À la fin de chaque représentation, il y avait un débat avec les élèves, les enfants, les instituteurs et des associations comme L’Enfant Bleu, pour sensibiliser les enfants à ce sujet. En partie grâce à cela, le spectacle a été repris récemment au Théâtre de la Croix-Rousse.

Mon métier principal, c’est aussi d’être comédien et metteur en scène. J’ai ma compagnie. Il y a deux ans, j’ai proposé un seul-en-scène, “Toutes les choses géniales”. Cette année, j’ai mis en scène deux pièces de Nathalie Sarraute, “Pour un oui ou pour un non” et “Elle est là”. Là, nous étions vraiment dans des représentations.

L’année prochaine, nous allons accueillir en représentation une pièce qui s’appelle “Opérette”, de Witold Gombrowicz, mise en scène par Vincent Pouderoux. Ils avaient fait une sortie de résidence chez nous, et nous avons trouvé cela tellement formidable que nous nous sommes dit qu’il fallait l’accueillir en spectacle.

Nous allons aussi accueillir un spectacle auquel je crois beaucoup, “Le Tour de France”, écrit et mis en scène par Agnès Marietta. Au départ, le texte avait été lu à L’Assemblée dans le cadre du festival Les Contemporaines, un festival d’écriture et de mise en espace de textes inédits. À la suite de cette lecture, nous nous sommes dit qu’il fallait l’accueillir sous forme de spectacle. Il y a donc vraiment un mélange entre résidences, sorties de résidence et représentations.

S. B. : Vous êtes à la fois metteur en scène, comédien et directeur artistique. Comment ces différentes casquettes nourrissent-elles votre façon de diriger un lieu culturel ?

T. P. : C’est une question passionnante. J’ai été un peu biberonné par l’histoire du théâtre public en France, notamment par toute cette histoire du théâtre et de la culture d’après-guerre, dans les années 1950, 1960, 1970. Aujourd’hui, le secteur est compliqué, mais il faut imaginer qu’après-guerre, il n’y avait rien. Des artistes se sont battus pour avoir des moyens, des maisons, pour créer et accueillir des spectacles.

On appelle cela la décentralisation, parce qu’avant, tout était à Paris. J’ai toujours été fasciné par les parcours de ces grands artistes qui ont dirigé des lieux.

Ce que j’aime à l’endroit où je suis, c’est que, lorsque je vois des artistes peut-être un peu plus jeunes, je peux me servir de mon expérience. J’ai été en compagnie pendant de nombreuses années. Je peux peut-être les guider, les accompagner — sans être paternaliste, loin de là — pour les faire avancer un peu plus vite que moi à leur âge.

En tant que directeur artistique, j’ai aussi des envies, des coups de cœur. Il y a donc pas mal de ma sensibilité et de mes goûts dans les choix qui sont faits pour les résidences. Ce n’est pas facile de tout mener de front — comédien, metteur en scène et directeur —, mais c’est passionnant, parce que cela induit quelque chose dans les spectacles accueillis. Et plus j’accueille des artistes, plus cela me rend curieux. Cela nourrit vraiment ma curiosité.

S. B. : Quelle place occupent les pratiques amateurs au sein de L’Assemblée ?

T. P. : Nous avons parlé des résidences et des créations, mais il y a aussi un pôle de pratiques amateurs important. Nous avons la chance d’être dans un lieu avec deux salles. C’est un peu comme deux jambes : il y a la salle de spectacle, équipée, et il y a une salle qui est un studio de répétition, qui sert à nos pratiques amateurs.

Nous proposons des cours de théâtre et de danse pour les enfants, les adolescents et les adultes. C’est vraiment important, parce que je pense que l’un des enjeux, pour les artistes comme pour les directeurs et directrices de lieux, est de parvenir à rassembler les professionnels d’un côté, les amateurs et le public de l’autre.

Ce n’est pas si simple. Souvent, le public va au théâtre le soir, puis repart chez lui. La question, c’est de savoir comment créer des synergies et une émulation entre tout cela. C’est aussi pour cela que j’ai eu cette idée des sorties de résidence : pour voir comment mélanger ces deux entités, professionnelle et publique. Il peut aussi y avoir des passerelles entre nos cours, les résidences proposées et des parcours de spectateurs.

S. B. : Quel est le budget de L’Assemblée et comment le lieu est-il financé ?

T. P. : Nous avons un budget global de 200 000 euros. Le financeur principal du lieu est la Ville de Lyon, via une subvention de fonctionnement de 60 000 euros. Nous avons aussi été beaucoup aidés par la Métropole de Lyon lors de la dernière mandature, notamment pour l’investissement, pour réinvestir dans le parc technique de matériel. C’était important, car il fallait renouveler un certain nombre de choses, et surtout avoir les moyens d’accueillir de la danse, ce qui nécessite notamment un plancher particulier.

S. B. : Êtes-vous touchés par des baisses de subventions de la DRAC et des autres collectivités ?

T. P. : Je dois avouer que nous ne sommes pas trop touchés, parce que nous ne touchons rien, si je puis dire. La Région ne nous a jamais aidés, donc nous ne pouvons pas descendre plus bas. Quant à la DRAC, qui nous a aidés au début, nous savions que c’était compliqué pour elle de soutenir de nouveaux lieux à Lyon. Nous faisons donc modestement avec ce que nous avons déjà.

Mais je ne vous cache pas que c’est inquiétant. Ce qui est frustrant, c’est que, dans le monde d’avant, ces financements croisés — État, Région, Ville — étaient vraiment très importants. Dès qu’un partenaire s’en va, cela déséquilibre tout le système économique mis en place.

S. B. : Comment voyez-vous la situation actuelle dans le monde de la culture, notamment à Lyon, alors que les baisses de dotations se multiplient et que beaucoup d’acteurs du secteur se disent inquiets ?

T. P. : Je le vois, pour le dire simplement, comme un plan social déguisé. Supprimer des festivals, faire mourir des lieux, faire mourir des équipes artistiques : c’est un plan social qui ne dit pas son nom. Le contexte politique est très inquiétant, très anxiogène. La première réaction, c’est un peu la sidération. Comme dirait l’autre : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » On voit surtout une accélération très récente, dans les semaines qui ont précédé le mois de juin, et on se demande jusqu’où cela va aller.

Au-delà des baisses, il y a aussi un manque total de visibilité. Et, de manière plus large, ce que je trouve vraiment dommageable, c’est qu’au nom des économies budgétaires, on est en train de sacrifier un domaine essentiel. La culture et l’éducation — parce que cela va souvent ensemble — sont des investissements sur le long terme. Dans un monde où tout est pensé à court terme, ce n’est pas facile à faire entendre.

Il y a quand même un paradoxe : dans beaucoup de grands lieux, il y a une envie de culture, les salles sont pleines. Et cette utopie dont nous parlions, celle des artistes qui dirigent des lieux, reste plus que jamais d’actualité. Le théâtre, ce n’est pas seulement Paris. Ce n’est pas seulement les grandes villes. Cela peut être en banlieue, dans les campagnes. Cette utopie-là reste d’actualité.

C’est difficile, très difficile, anxiogène. Au-delà des coupes budgétaires, il y a aussi un discours idéologique. En gros, on veut la peau du secteur culturel. Il y a une machine médiatique contre laquelle on se sent un peu impuissant, parce qu’on n’a pas tout à fait la parole, ou qu’on ne nous la donne pas complètement. Il y a une bataille d’idées derrière tout cela, et elle est vraiment inquiétante.

Pour être un peu optimiste, on peut quand même dire que le théâtre existe depuis 5 000 ans, et qu’il continuera. Tant que les artistes auront des histoires à raconter, notamment pour dénoncer ce qui ne va pas, cela ne s’arrêtera pas.

Propos recueillis par Sébastien Broquet

L’Assemblée, fabrique artistique


17 bis, rue Saint-Eusèbe
 69003 Lyon
Tél. : 04 28 29 50 02

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