Éric Fillion : “Pour le Reperkusound, c’est une autre année de transition”

Éric Fillion : “Pour le Reperkusound, c’est une autre année de transition”
DR Paco Chetail

Comme de nombreux festivals, le Reperkusound affronte des vents contraires, étant en outre obligé de délaisser son spot emblématique du Double Mixte sans avoir trouvé le nouveau point de chute désiré. Une nouvelle édition de transition, passant par le Transbordeur et la Halle Tony-Garnier, se profile pour avril 2026. Alors que la programmation vient d’être dévoilée, rencontre avec Éric Fillion, le co-directeur de l’association Mediatone portant l’événement.

Lyon Poche : Comment avez-vous réinventé le Reperkusound après la fin compliquée de votre aventure au Double Mixte de Villeurbanne ?

Éric Fillion : Nous avons eu le droit de faire une dernière édition en 2025 au Double Mixte, avec un format revisité. Nous avions alors décidé d’ajouter une soirée de clôture à la LDLC Arena, avec une programmation grand public, qui nous permettait aussi d’aller sur une scénographie plus spectaculaire, ce que l’on ne pouvait pas faire sur le bas du Double Mixte, en l’absence d’une hauteur de plafond suffisante. Nous avons proposé une sorte d’édition de transition, ce qui nous a fait plaisir car nous ne souhaitions pas quitter cette salle sans lui dire au revoir ; mais une édition qui ne nous satisfaisait pas pleinement non plus, car nous avons été obligés de scinder la programmation — alors que le Reperkusound mélange depuis une vingtaine d’année grand public et scène alternative en un même lieu. 

Ça fait des années que nous recherchons ardemment un nouveau lieu qui pourrait recevoir ce beau festival. Nous n’avons pas trouvé l’endroit idéal à l’heure actuelle, celui qui coche tous les critères correspondant à notre ADN : entre trois et cinq scènes différentes, permettant à toutes les esthétiques des musiques électroniques de s’exprimer ; qui nous permette de faire des scénographies vraiment immersives ; un lieu super accessible en transports en commun ; et qui ouvre sans problème jusqu’à 5h du matin. Du nocturne festif multi-scènes en centre-ville : ça n’existe plus. 

Nous continuons de chercher. En attendant, pour cette édition 2026, nous revenons sur des lieux connus, sur des terres que nous avons déjà foulées de nombreuses fois en bientôt 30 ans avec l’association Mediatone. Ce sont des partenaires avec lesquels nous pouvons discuter, qui connaissent les valeurs du festival. Ce sera une autre année de transition, un autre format, au Transbordeur et à la Halle Tony Garnier où Thierry Pilat, le directeur, veut faire bouger les lignes et a déjà proposé depuis son arrivée des soirées jusqu’à 5h du matin. Il a fait revenir les musiques électroniques dans cette salle qui n’était pas habituée à les accueillir. Le fait d’être sur deux lieux différents, éloignés, nous plaît moins. Mais nous trouvions intéressant de créer un axe central à la Halle, où nous allons pouvoir créer une scénographie très spectaculaire. Au Transbordeur, nous allons exploiter tous les espaces : grande salle, club et extérieur. 

Est-ce qu’il y a une évolution de la direction artistique ? 

Pour la première nuit au Transbordeur, la grande scène sera acid, rave et hard techno, des styles qui ont le vent en poupe et fonctionnent aussi bien avec les anciens aficionados de la techno que les jeunes générations. Le club sera essentiellement dub ce vendredi-là. 

Le samedi, à la Halle Tony Garnier, nous invitons un gros label hard techno de Madrid, Blackworks. C’est hardcore, on ne va pas se mentir ! De la grosse musique de hangar. La Halle Tony Garnier est maintenant habituée à recevoir ce type d’événement, ils en font quasi un par mois avec Encore et 23:59. La salle est désormais identifiée pour ce type de musique.

Le dimanche, au club du Transbordeur, nous laisserons la programmation à Blazing Women, un collectif féministe principalement basé à Lyon. Sur la grande scène, nous ferons un voyage entre la french touch avec Étienne de Crécy, la techno déjantée de Jasmine Not Jafar, avec aussi du live.

Comment se porte le festival en lui-même à l’heure où nombre d’événements sont en grande difficulté, où Woodstower s’arrête ?

L’évolution du secteur nous peine énormément. Ça bouge trop vite et d’une manière qui ne nous plaît pas, avec des modèles économiques qui sont d’autant plus difficiles que les structures qui les portent ont des valeurs et se sont créées il y a plusieurs années avec autre chose que seulement des dollars dans la tête. C’est très compliqué. 

Avec Reperkusound, nous avons eu la chance de trouver vite un public qui s’est développé. Ça a été un poumon économique pour Mediatone, notre structure qui organise une centaine de concerts par an, notamment dans des petits lieux, qui prend beaucoup de risques, avec des marges qui se rétrécissent, une situation pas évidente et une grosse équipe — une quinzaine de personnes vivent grâce à notre activité. Nous avons l’obligation d’être rentables. Mais nous avons des valeurs que nous souhaitons défendre. Nous avons besoin de faire des gros concerts, des projets rémunérateurs, nous sommes prêts aux compromis mais pas à la compromission : cet équilibre est parfois délicat et fragile. Nous voyons bien que beaucoup de structures sont sur la corde raide en ce moment et nous en faisons partie. Depuis quatre ans, l’association affiche un déficit à la fin de son exercice. Pour l’instant nous tenons le coup, nous cherchons des solutions, nous ne sommes pas au bord du gouffre mais il faut que nous arrivions à nous réinventer chaque année. 

Pour Reperkusound, l’année dernière a été compliquée car nous avons appris très tard que le format devait changer. Nous avons fini par bien nous en sortir, l’édition a été à l’équilibre, grâce à tous les soutiens que nous avons pu avoir : le faible soutien des collectivités, surtout celui du Centre National de la Musique qui a été super important, celui de mécènes et des financements privés que nous avons réussi à augmenter. Et nous avons réussi à entraîner les gens avec notre programmation. Mais c’est de plus en plus compliqué. 

Cette année, les deux Transbordeur que nous proposons sont des soirées qui ne peuvent pas être rentables sur le papier. Rien que les cachets par rapport au prix d’entrée, sans aucun soutien, même en faisant complet : nous perdrions de l’argent. 

Le but est de garder des prix d’entrées accessibles pour le public jeune ?

Bien sûr. Nous voulons garder une accessibilité pour tout le monde. Même si nous-mêmes, nous trouvons que nos prix d’entrées sont au-dessus de ce que nous aimerions proposer. Nous n’avons pas le choix, nous n’arrivons pas à faire mieux vu la montée du prix des cachets. Et encore, quand nous regardons le tarif des autres festivals… nous sommes souvent choqués. Jusqu’où on va aller ?

Le patron de Live Nation dit que nous sommes très en retard en France : les autres pays européens affichent des prix deux fois plus élevés que nous. C’est sa vision, ce n’est pas du tout la nôtre. Ça nous semble effarant de faire des concerts à plus de 100 € l’entrée ! Ce n’est pas du tout pour cette raison que nous faisons ce métier. Et si nous allons continuer à nous battre pour rendre accessible la culture, c’est vrai que parfois nous nous battons contre des tempêtes…

L’arrivée de salles comme la LDLC Arena, l’Asteria et bientôt l’Astroballe à Villeurbanne, c’est pour vous une opportunité en tant que producteur de spectacles ou bien un danger pour cause de concurrence accrue ?

Économiquement, ce sont des opportunités, car nous aurons plus de possibilités de faire de gros artistes sur ces lieux dernier cri. Mais il y a trop de grosses jauges, ça concentre beaucoup. Quand on a pris quatre places pour aller voir Jamiroquai en famille, on n’aura pas forcément 25 € en plus pour aller voir The Inspector Cluzo à La Rayonne ou des petits groupes de rock.. Ça prend beaucoup d’argent dans le portefeuille du public, ça ne va pas dans le bon sens en termes d’écologie et surtout nous avons un manque criant de salles avec des petites jauges. Il y a très peu de lieux entre 400 et 1000 places dans la métropole, à part le Marché Gare qui n’est pas très accessible pour les producteurs extérieurs et La Rayonne qui est chère et où il est très difficile d’arriver à rentabiliser une soirée à 1000 personnes. Ces petites salles sont essentielles pour que les groupes puissent jouer et que le développement se fasse : c’est ça qu’il faudrait faire en priorité et ne pas rajouter des énormes jauges. Parfois, aller voir un concert en stade ou à l’Arena, c’est sympa quand c’est un artiste que l’on adore, mais ce n’est pas ça dont Lyon a besoin, j’en suis convaincu.

Propos recueillis par Sébastien Broquet

Reperkusound

Quand ? Du 3 au 5 avril 2026

Où ? Au Transbordeur et à la Halle Tony Garnier

La programmation ici : www.reperkusound.com 

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