Faisant fi des écueils et des tristes sires, le festival porte une nouvelle fois, pour sa seizième édition, une programmation plurielle et superbe, allant de Jean Genet à une comédie musicale indie rock. État des lieux en compagnie d’Olivier Leculier, son directeur.
Sébastien Broquet : Comment se porte le festival en ces temps troublés et comment est-il accueilli aujourd’hui par les structures culturelles et les politiques, après quinze éditions ?
Olivier Leculier : Le festival se porte mieux que jamais, puisque notre fréquentation — c’est là aussi que l’on juge la qualité et l’enthousiasme autour d’un événement —, n’arrête pas d’augmenter depuis cinq ans. Nous progressons chaque année, de 17% l’année dernière : ce qui nous réjouit, ça prouve que le festival est attendu.
Sur l’aspect financier, c’est très bien aussi, malgré une conjoncture un peu compliquée — notamment au niveau du soutien public à la culture. Nous avons réussi à obtenir des aides croissantes, même si ça reste modéré par rapport à tout ce que fait le festival. Pour nous, c’est important et ça nous a permis de nous structurer, en salariant un permanent : le directeur artistique, Ivan Mitifiot. Nous pouvons maintenant salarier des personnes en CDD pour faire le travail de production, ce qui n'était pas le cas avant.
Nous attendons maintenant les élections municipales pour voir comment tout ça va se passer. Nous sommes toujours très méfiants, très regardants. Encore ces derniers jours, nous avons pu voir que les Transmusicales de Rennes ont été menacées par un député RN, qui pensait que c’était un festival sur la communauté trans — alors que pas du tout.
Ce même député pense pouvoir faire des économies sur la lutte contre les discriminations en s’attaquant notamment à la Dilcrah, sous prétexte qu’elle a accordé une subvention à Écrans Mixtes ! Il y a encore et toujours des gens qui remettent en cause l’existence du festival et son bien-fondé en tant qu’événement culturel pour toutes et tous dans la cité. Ce n’est jamais gagné.
Mais nous sommes heureux du travail effectué, de là où nous en sommes aujourd’hui : c’est le plus important festival en France sur la thématique queer à ce jour, devant Chéri-Chéri qui est historique. Sur la Métropole de Lyon, nous sommes l’un des plus importants événements de cinéma, derrière le Festival Lumière.
S.B. : Comment est financé le festival ?
O. L . : Nous n’avons pas de salle de cinéma. Nous sommes tributaires des lieux qui nous accueillent. Évidemment, ils encaissent une partie des recettes sur les projections. L’autre moitié des entrées revenant aux distributeurs et aux producteurs. Nous avons donc très peu de recettes sur l’exploitation, sur ce que l’on organise, nous comptons beaucoup sur nos financeurs publics et privés.
Nous étions en 2025 sur un budget de 180 000 euros. Un beau budget pour un festival de cinéma, mais pas fou au regard de tout ce que nous organisons sur le territoire : bientôt 100 séances sur trente lieux de la métropole, avec des artistes internationaux qui viennent. Quand on regarde par rapport à d’autres festivals internationaux qui existent en France, ce n’est pas un budget délirant.
Ce budget se finance principalement par un soutien public de 100 000 euros environ, de l’ordre de 55%. Nous avons ensuite 50 000 euros de financements des partenaires privés et des mécènes, dont les plus anciens sont Agnès B, Air France et la MAIF. Et plus récemment Mastercard, qui finance notre compétition depuis cinq ans et dote le premier prix de 10 000 euros.
Le reste, ce sont nos recettes propres : des goodies, des prestations que l’on fournit et un peu de billetterie. Pour l’instant, ça fonctionne bien comme ça.
S.B. : Hommage est rendu lors de cette seizième édition qui se profile à une figure très engagée, Jean Genet, décédé il y a quarante ans.
O. L. : Ce sont les quarante ans de sa disparition, en 1986. Jean Genet, c’est une figure mythique de la communauté. Il était bien avant tout le monde de toutes les luttes, de manière transversale — il a soutenu les Black Panthers, la cause palestinienne déjà à l’époque, et évidemment il était cet auteur, ce poète, complètement révolutionnaire au niveau de l’écriture et de ce qu’il portait par rapport à la communauté LGBT+. Il était totalement libre dans ce qu’il pouvait écrire et raconter de sa vie. C’est un personnage hors-normes pour beaucoup d’entre nous.
Sur le plan cinématographique, il a fait un seul film qui est un chef d’œuvre. Nous allons le diffuser pour la seconde fois. C’est un film muet et emblématique qui a inspiré de nombreux réalisateurs comme Todd Haynes. Une séance qui risque d’être forte.
Nous passerons aussi le film de Carole Roussopoulos, que j’aime beaucoup. Elle a filmé Jean Genet qui parle d’Angela Davis : il était interviewé par l’ORTF, mais ne voulant pas être censuré, il avait demandé à son amie de venir tourner pour s’assurer que rien ne serait coupé au montage. Nous voyons donc cet entretien lors duquel Jean Genet parle d’Angela Davis de manière très, très belle et engagée.
Cette soirée se déroulera au TNP à Villeurbanne, car nous souhaitions la lier avec du spectacle vivant. Nous avons fait appel pour une création à Gilles Pastor, un metteur en scène local qui a déjà travaillé dans ce théâtre.
Il reste quelques places, mais ce sera une soirée bien remplie.
Vous allez aussi explorer un territoire géopolitiquement aussi important qu’instable : les Balkans.
O. L. : C’est Ivan Mitifiot, notre directeur artistique, qui a décelé un faisceau dans les propositions de films qu’il a reçues, avec beaucoup de films venant des Balkans, ce qui n’était pas le cas les années précédentes. Surtout des œuvres réalisées par des femmes. Il a trouvé très intéressant de mettre ça en avant et de montrer dans un même ensemble ces films de réalisatrices croates, slovènes, albanaises, grecques.
Nous aurons sept films, plus des courts-métrages, venant des Balkans, souvent axés sur les questions LGBT+ et féministes, contre la société patriarcale. Et ça fait du bien. Nous souhaitions les montrer car, au-delà des thématiques abordées, tous ont des esthétiques très fortes. Et une grande partie de ces films n’ont pas été montrés en France, ou peu.
S.B. : Vous allez fêter les 25 ans de ”Hedwig and the Angry Inch”…
O. L . : Film culte, chanté, comédie musicale. Qui date du début des années 2000 et évoque une rock star vivant en Allemagne de l’Est, qui a fait sa transition. Il y a dans le film toute cette période politique un peu trouble, de la fin des années 1990 au début 2000. C’est réalisé par John Cameron Mitchell et c’est devenu culte un peu comme peut l’être “The Rocky Horror Picture Show” : pour ses chansons, pour son côté paillettes un peu fou, très rock.
Ce long-métrage a marqué toute une génération et il est souvent vu et revu. Il a fait la notoriété de John Cameron Mitchell, qui a pu ensuite faire “Shortbus” et tourner avec Nicole Kidman.
Nous voulions faire quelque chose avec La Maison de la Danse qui tendait de nouveau vers la musique, après “Cabaret” il y a deux ans et le “Rocky Horror” l’année passée. Nous nous réjouissons de cette soirée, qui sera encore bien remplie : l’année passée, c’était notre plus grosse jauge, c’était complet.
Nous aurons aussi une projection du documentaire très intéressant qui a été fait sur le film quelques années plus tard, en même temps qu’un album hommage avec des reprises des chansons par Yo La Tengo, The Breeders, Franck Black, etc. Ce sera une première française, nous avons fait nous-mêmes les sous-titres.
S.B. : Autres classiques présentés, les versions restaurées des Amoureux de Catherine Corsini, et du Secret de Brokeback Mountain. Qu’est-ce que ces films ont représenté pour leur époque, en quoi sont-ils des marqueurs ?
O. L . : “Les Amoureux”, nous en sommes très contents car c’est un film important pour notre génération. Il date de 1994 et à cette époque, les personnes amoureuses queer et gay étaient encore peu présentes au cinéma, même si on commençait à voir de plus en plus de choses depuis “Les Nuits Fauves”. C’était l’un des premiers films où l’on voyait ainsi de jeunes hommes — là, c’est Pascal Cervo, qui était tout jeune. C’était touchant pour nous, car les représentations manquaient.
Nous l’avons revu récemment, il n’a pas vieilli : il est encore très fort. Nous aurons la chance d’avoir la présence de Catherine Corsini, de Nathalie Richard et de Pascal Cervo dans une grande soirée spéciale à l’Institut Lumière. Une première mondiale depuis sa restauration.
Pour “Brokeback Mountain”, j’ai peut-être moins à m’étendre : le film est maintenant un grand classique du cinéma, au-delà du queer. Pour son universalisme, pour ce qu’il raconte des difficultés que des gens différents peuvent rencontrer pour s’aimer. Il a traversé ses vingt années en restant très, très fort. Ce sera également une version restaurée qui sera présentée dans une grande séance au Pathé.
S.B. : Moments forts de tout festival, quels seront les films présentés en ouverture et en clôture ?
O.L. : Le film d’ouverture sera “La Foule”, une œuvre iranienne. C’est l’histoire d’un garçon qui doit quitter son pays pour vivre à l’étranger. Son copain veut faire une fête en son honneur avec tous leurs amis, mais il faut trouver un lieu où c’est possible. C’est tourné sur le mode thriller, c’est très réussi et ça parle de la jeunesse queer iranienne d’ajourd’hui : pour nous c’était important de le passer maintenant, en ouverture, comme une symbole politique.
La clôture sera dans le même esprit, avec “La Grève”, adapté du texte “La Chair est triste” d’Ovidie. Très engagé, très politique, comme l’a été en son temps le “Scum Manifesto” de Valerie Solanas. C’est un film-collage, expérimental : ça ne fera pas l’unanimité, tout le monde ne sera pas réceptif, mais on va clôturer avec ce coup de poing.
Propos recueillis par Sébastien Broquet