Sébastien Broquet : Lyon, en 2023, est devenue ville créative de l’UNESCO pour la littérature. Quel est l’impact pour Quais du Polar, est-ce que ça a changé quelque chose pour le festival ?
Hélène Fischbach : Ça n’a rien changé, fondamentalement, pour le festival. Mais ça nous a permis d’aller approcher de nouvelles villes à l’international, qui sont également littéraires à l’UNESCO, de nous intégrer à ce réseau et de développer des échanges, monter des projets ensemble.
Ainsi depuis quelques années, nous travaillons sur un polar écrit à quatre mains par un auteur français et un auteur étranger, édité par Points ; le prochain fera le lien entre Lyon et Reykjavik en Islande : ça fait partie des contacts que ce réseau UNESCO nous a permis de concrétiser.
Nous, comme les autres structures culturelles de la ville, l’avons également vu comme une reconnaissance de notre travail. Que Lyon soit vraiment reconnue comme une ville du livre, c’était important pour tout le monde : les libraires, les bibliothèques, les manifestations littéraires…
S. B. : Quais du Polar est un rendez-vous important pour les librairies indépendantes de Lyon, qui vendent énormément pendant le festival, alors que la crise règne sur ce secteur mis en difficulté par les baisses des ventes en neuf et l’essor de la seconde main. Comment analysez-vous cette situation et comment travaillez-vous avec ces librairies ?
H. F. : Les librairies étaient à la base du projet pour le festival et pour la Ville de Lyon, laquelle nous a accompagnés lors de la création : valoriser les librairies indépendantes, leurs choix, leur originalité, c’était un prérequis. Nous avons toujours travaillé sur cet axe. Nous n’avons jamais souhaité accueillir de stands d’éditeurs, par exemple. Même si pour nous, économiquement, c’est plus difficile car ces stands, ça se loue ailleurs ; c’est donc une rentrée d’argent que nous n’avons pas.
Mais nous travaillons mieux ainsi. Il y a une véritable implication de leur part : les libraires participent à la sélection du prix du lecteur. Nous avons des échanges tout au long de l’année avec eux.
Et nous voyons, d’une année sur l’autre, des lecteurs — pas forcément lyonnais — revenir vers les libraires parce qu’ils ont eu un super conseil l’année précédente et souhaitent les revoir l’année suivante. C’est intéressant de créer ce genre d’échange.
C’est vrai que le chiffre d'affaires des libraires sur Quais du Polar est en augmentation constante. Notre public achète énormément, beaucoup de lecteurs viennent nous dire qu’ils font leur réserve pour l’année au festival et repartent avec une quantité de livres assez incroyable.
S. B. : Vous avez réussi à déplacer l’épicentre de l’édition en dehors des rentrées littéraires : désormais, quand on sort un polar, il faut arriver sur les étals pendant votre festival.
H. F. : Oui, une saisonnalité s’est créée pour le polar autour du festival. Quand nous avons démarré il y a une vingtaine d’années, traditionnellement les polars sortaient au mois de mai ou de juin. C’était des livres pour l’été, pour les vacances.
Petit à petit, ça s’est déplacé. Et les éditeurs prévoient désormais leurs grosses parutions sur les mois de février, mars et avril, afin d’être prêts pour le festival. C’est pour nous, évidemment, très flatteur. C’est super pour les libraires également, qui disposent de nouveautés sur leurs stands — ce qui contribue aux nombreuses ventes.
Après, ça devient un véritable défi car si beaucoup d’éditeurs calent leurs parutions au moment du festival, certains ont du mal à comprendre que nous n’invitions pas tous leurs auteurs… Nous devons faire un tri dans les propositions qui nous sont faites et qui sont trop nombreuses par rapport au nombre d’auteurs que nous pouvons inviter.
C’est super pour nous, car au-delà des parutions, la plupart des magazines et des journaux qui font des dossiers “spécial polar” les publient au moment du festival : il y une émulsion autour du genre.
S. B. : Quelles sont les scènes littéraires émergentes aujourd’hui dans le roman noir, après la vague nordique qui a tout renversé sur son passage ?
H. F. : En France, ces dix dernières années, c’est… le polar français. Il y a eu un renouvellement complet, avec de nouveaux auteurs, un nouveau style, de nouvelles collections. Ce sont souvent les meilleures ventes de livres. Et ça se maintient au fil des ans.
Depuis quelques années, plusieurs auteurs espagnols émergent. L’école du polar espagnol est très intéressante et nous en retrouvons dans plusieurs collections. Cette année, nous accueillons Dolorès Redondo, une des grosses vendeuses dans son pays ; et Victor Del Arbol. Il y a une véritable culture du polar en Espagne !
Dans les choses plus émergentes, nous allons recevoir également deux autrices coréennes. Le genre polar connaît là-bas un certain renouveau et une émergence prononcée. Dans les années à venir, nous devrions entendre parler du polar coréen et plus largement asiatique.
S. B. : L’arrivée de nombreuses séries “polar” sur les plateformes a-t-elle changé la donne pour le roman, dans sa diffusion voire même dans la manière d’écrire ?
H. F. : Oui, très clairement ! Ça a accompagné le genre sur ces vingt dernières années. Ça fait très longtemps que l’on demande aux auteurs, pour le programme, de nous donner leur film préféré. Depuis quelques temps, ceux-ci nous citent plutôt des séries que des films.
Et l’on voit bien à quel point les polars sont adaptés en série, les auteurs sollicités pour écrire des scénarios… C’est sûr, le genre polar et la série sont extrêmement liés. Même dans la façon d’écrire des auteurs, nous en ressentons l’influence.
S. B. : Quel regard portez-vous sur l’engouement autour du “true crime”, particulièrement en vogue de nos jours, qui a désormais des collections dédiées comme celle de 10/18 et Society ?
H. F. : Il y a une émergence réelle. C’est très lié aux émissions de télévision comme “Faites entrer l’accusé”, ou “Affaires Sensibles” et les podcasts. Ça touche bien évidemment les lecteurs de polar. C’est pour ça que souvent les collections et les éditeurs sont les mêmes.
J’ai du mal à expliquer le “pourquoi”. C’est un genre qui m’intéresse, moi aussi, beaucoup. L’influence est forte sur la fiction, de plus en plus d’auteurs de romans s’inspirent de faits réels et vont fouiller dans les archives de faits divers, comme Delphine Saubaber, que nous accueillons cette année, qui a écrit une fiction sur l’affaire Jubillar.
Nous accueillons cette année deux YouTubeurs spécialisés dans le domaine du “true crime”.
S. B. : Quels seront les auteurs et autrices qui sortent du lot cette année, qui ont un ouvrage vraiment fort, découvertes ou valeurs sûres que vous êtes fière de faire venir ?
H. F. : Depuis plusieurs années, nous entendons parler de lui et je pense que l’on va encore plus en entendre parler à l’avenir : S.A. Cosby. Un auteur américain publié chez Sonatine, qui vient pour la deuxième fois au festival, qui a des thématiques très actuelles — les Etats-Unis d’aujourd’hui, le racisme… Il écrit vraiment très bien. Nous l’aimons beaucoup.
L’auteur que nous attendions depuis très longtemps, c’est Don Winslow. Nous sommes ravis de le recevoir : ces deux auteurs vont pouvoir échanger le temps d’une rencontre.
Parmi les moins connus, un auteur polonais, Jakub Szamałek, publié aux éditions Métailié, qui est vraiment dans notre thématique de cette année autour des sciences : son dernier livre se passe dans la station internationale, nous sommes dans le domaine de l’astrophysique et c’est passionnant.
Nous sommes très contents de recevoir Andreï Kourkov, un auteur ukrainien, déjà connu en France — il avait écrit “Les Pingouins” il y a 25 ans. Il a démarré depuis quelques années une série policière historique se déroulant en Ukraine et tient un discours politique intéressant : il a des choses à raconter sur le monde d’aujourd’hui.
S. B. : Comment est financé Quais du Polar ?
H. F. : Difficilement. Nous avons des financements publics, assez variés, le plus important étant celui de la Ville de Lyon. Le Centre National du Livre, la Métropole, la Région, la Sofia participent également.
De plus en plus, nous avons des partenariats privés et de la vente de publicité aux éditeurs. Chercher des financements pour faire perdurer le festival devient un travail à part entière. Nous sommes aujourd’hui à 50 / 50 entre public et privé, pour un budget de 900 000 euros.
Propos recueillis par Sébastien Broquet
Quais du Polar
À Lyon du vendredi 3 au dimanche 5 avril 2026