Sébastien Broquet : La programmation que vous venez de présenter est largement renouvelée, alors que Jazz à Vienne a souvent eu la réputation de faire revenir les mêmes headliners du jazz à intervalles réguliers. Ça a demandé un effort particulier ou bien l’époque le permet plus facilement ?
Guillaume Anger : C’était une volonté de notre part d'avoir un véritable renouvellement sur cette programmation. La moitié des artistes présents n'ont jamais joué sur la scène du théâtre antique. Beaucoup d’autres ne sont pas venus depuis longtemps sur le festival.
Aujourd'hui, les propositions que nous pouvons avoir sont effectivement très diverses. Le jazz s'ouvre de plus en plus au mélange des esthétiques. Mais nous gardons une ligne artistique autour du jazz et des musiques cousines, propre au festival — même si, dans notre histoire, il y a toujours eu cette volonté de diversifier la programmation, de s’ouvrir sur les différentes esthétiques qui entourent le jazz.
S. B. : La scène jazz elle-même s’est largement revigorée ces derniers temps, d’abord grâce à l’Angleterre : avez-vous perçu l’arrivée de cette scène londonienne comme une bouffée d’air frais ?
G. A. : Effectivement, il y a eu ce mouvement il y a quelques années, qui s’est un peu affaibli — nous retrouvons très peu de projets issus du jazz anglais dans la programmation de cette année. C'est un courant qui a essaimé un peu partout et a créé de nouvelles scènes jazz en Europe.
S. B. : Ce qui se ressent dans votre programmation, c’est une large féminisation du jazz. Aux États-Unis mais aussi en Espagne, qui est votre pays invité.
G. A. : L’attention est forte de notre part pour que la place des femmes soit importante dans la programmation. Nous essayons de mettre en avant tous les talents féminins : des chanteuses, des instrumentistes et des chefs d'orchestre. Nous sommes très contents de la féminisation de la programmation, même si je pense que nous pouvons faire encore mieux dans les prochaines années.
Depuis trois ans, nous faisons un focus sur un pays européen. Après la Suisse et le Luxembourg, cette année nous nous dirigeons vers l'Espagne, avec six projets présentés — souvent des femmes, avec des jeunes instrumentistes. Nous retrouverons aussi l'orchestre espagnol Clasijazz Big Band avec Maria Schneider à la direction et le saxophoniste Antonio Lizana, lors de la soirée du 18 juillet au théâtre antique.
C'est un focus dont nous sommes très contents : ça permet de mettre en avant des artistes européens et de créer des échanges entre la France et le pays invité. C'est l'occasion d'avoir des délégations qui viennent sur le festival, qui peuvent découvrir les artistes français programmés.
S. B. : À Lyon, nous voyons de nouveaux clubs de jazz ouvrir et un public plus jeune s’y intéresser. L’avez-vous senti sur Jazz à Vienne, ce renouvellement du public ?
G. A. : C'est l'enjeu : satisfaire le public historique du festival, tout en ayant un renouvellement grâce à un public plus jeune. Nous le faisons de différentes manières, avec la programmation, mais aussi à différents endroits, puisque je pense que c'est important que les jeunes participent au festival et soient complètement intégrés.
L'année dernière, nous avons ainsi ouvert une nouvelle scène, Table Ronde, pour que les jeunes des écoles de musique et des conservatoires puissent s'exprimer sur le festival. Pendant dix jours, nous aurons deux programmations à partir de 17h30 sur cette scène qui leur est dédiée. Et nous avons la création jeune public, sur laquelle nous accueillons deux fois 4500 enfants qui viennent en grande partie de l'agglomération viennoise, mais également de Lyon, de Valence…
S. B. : Quel est le budget de Jazz à Vienne et quelles collectivités vous soutiennent ?
Samuel Riblier : Nous sommes un établissement public, un EPCC — établissement public de coopération culturelle, donc nous avons un lien fort avec les collectivités. Le budget global de l'établissement à l'année, c'est 7 M€. Évidemment, la plus grosse partie de ce budget, c'est pour le festival en tant que tel. Mais, avant et après le festival, nous accueillons aussi des tournées — pas forcément jazz —, qui nous permettent de mutualiser les installations. Les collectivités qui nous soutiennent, ce sont l'agglomération Vienne Condrieu, le département de l'Isère et la région : 15 % du budget vient de ces subventions.
Nous n’avons pas de bénéfice, nous visons le zéro et nous y arrivons plus ou moins, c'est toujours un peu difficile. 15 % de subventions, ça paraît peu, mais c'est évidemment essentiel. Car Jazz à Vienne propose une offre gratuite très importante. La scène Table Ronde, les expositions, le site de Cybèle où ça fonctionne tous les jours de midi à 3h du matin : tout ça est entièrement gratuit. Les subventions ne vont pas financer les cachets des artistes au théâtre antique, elles viennent financer cette offre : nous considérons que c'est la place des subventions publiques.
S. B. : Parmi cette programmation gratuite, il y a les Super Dimanche. Qu’est-ce donc, un Super Dimanche ?
G. A. : C'est un super dimanche au soleil ! Depuis quelques années, nous avions la journée marathon, une grande journée commençant à 6h30 du matin, jusqu'au milieu de la nuit, qui plaisait beaucoup au public. Nous avons souhaité l'étendre à deux Super Dimanche. Avec une programmation axée musique, mais aussi spectacles.
Le premier, le 28 juin, commencera ainsi par un spectacle se jouant dans l'eau, à la piscine de Saint-Romain-en-Gal. Et un grand bal clôturera ces deux Super Dimanche.
S. B. : Vous programmez régulièrement un concert à 6h30 du matin, celui de Keta cette année : racontez-nous ce moment qui doit être différent, ce que vous cherchez avec cet horaire incongru ?
S. R. : Excellent question, Sébastien. C’est un mystère pour l’équipe ! Mais bon, c’est le directeur artistique qui décide… (rires). Ça a commencé en 2022, le prédécesseur de Guillaume l’avait décidé. C'est beau, car nous sommes littéralement au lever du soleil et il y a cette idée de la journée marathon — elle portait bien son nom, c’était un non-stop avec une journée qui commençait à 6h30 et une soirée qui finissait à 6h. C'est vraiment ce que nous appelons un festival, ce n’est pas juste une succession de dates et cette notion, je trouve qu'elle est importante — casser les codes, aller dans des endroits où personne ne va, à des horaires où personne ne joue…
G. A. : Si tôt le matin, je trouve qu'il y a quelque chose de beaucoup plus sensible, il y a une attention vraiment particulière à ce qui se joue. Nous sommes alors au-dessus du théâtre antique : j'aime bien cette notion de prise de hauteur dans le festival, regarder tout ça d'un œil différent.
S.B. : Un autre marqueur du festival, ce sont les créations. Il y a Érik Truffaz cette année.
G. A. : Les créations, comme les concerts exclusifs, sont importantes pour se démarquer. Ce sont des choses qui se discutent très en amont, qui prennent beaucoup de temps. C'est compliqué à monter, beaucoup plus que de prendre des projets qui existent déjà, mais c'est aussi ce qui fait la spécificité de Jazz à Vienne. Erik Truffaz, ça vient d’une discussion avec lui en direct, nous avions l'envie de le retrouver sur la programmation, tout en ne reproduisant pas ce qui avait déjà été fait avec lui.
Et nous avons des exclusivités : le Cerrone symphonique a déjà joué, mais ce sera la seule date en France cette année — c'est une reprise avec le conservatoire de Lyon, un partenaire régulier. Pour Beirut, ce sera également le seul concert en France, comme pour Jon Baptiste.
S. R. : Il y a un véritable effort, une prise de risque aussi. Jazz à Vienne sait encore faire ça, et c'est chouette.
Propos recueillis par Sébastien Broquet
Jazz à Vienne
Du 25 juin au 11 juillet