Samuel Schlœsing et Chloé Bonneau : "La Librairie du Contrevent ? Un lieu de lutte, de rassemblement culturel, de lien social"

Samuel Schlœsing et Chloé Bonneau : "La Librairie du Contrevent ? Un lieu de lutte, de rassemblement culturel, de lien social"

Ouvrir une librairie en 2026, alors que les chiffres de la lecture semblent moroses et que les commerces de proximité restent fragilisés, peut apparaître comme un pari audacieux. À Villeurbanne, Samuel Schlœsing et Chloé Bonneau s’apprêtent pourtant à inaugurer le mardi 19 mai la Librairie du Contrevent : un lieu indépendant, engagé, pensé comme un commerce de quartier autant que, bientôt, un espace de rencontres. 

Sébastien Broquet : Ouvrir une librairie en 2026, alors que les chiffres indiquent qu’il y a de moins en moins de lecteurs et de lectrices, mais aussi que les commerces de proximité sont en souffrance, c’est courageux !

Samuel Schlœsing : Cela fait longtemps que j’ai envie d’être indépendant. J’ai 45 ans, j’ai fait mes armes en librairie générale puis en BD, et j’avais envie d’ouvrir quelque chose à moi. Nous nous sommes retrouvés là-dessus avec Chloé.

Sur la lecture en France, je ne partage pas forcément l’analyse selon laquelle tout irait mal. Le marché est plutôt maussade, c’est vrai, mais moi, je suis arrivé en librairie au moment du Covid. J’ai donc vu l’explosion de la fréquentation des librairies et l’engouement très fort pour la lecture à ce moment-là. Aujourd’hui, on revient à des niveaux proches de ceux d’avant le Covid, voire un peu meilleurs. Je ne suis donc pas particulièrement inquiet.

D’autant que nous sommes tous les deux libraires de formation. Moi, dans le cadre d’une reconversion. Chloé, elle, est libraire depuis dix ans. Nous connaissons le métier. Je ne vais pas cracher sur nos collègues, mais après le Covid, beaucoup de librairies ont été ouvertes par des gens qui n’étaient pas forcément du métier ou qui ne savaient pas tenir un commerce. Ce sont souvent ces structures-là qui sont aujourd’hui en difficulté. Il s’agissait aussi parfois de librairies très spécialisées, ou de lieux hybrides, librairie-café par exemple, avec une activité annexe. Or je viens de l’hôtellerie dans une autre vie professionnelle, et je sais que ce sont deux métiers très différents : on ne peut pas toujours tenir les deux de front.

Nous, ce que nous voulions, c’était vraiment une librairie qui tienne la route. Et puis cela fait plusieurs années que je réfléchis à ouvrir une librairie dans le quartier où j’habite, à Grandclément. C’est un quartier qui change, qui est vivant, qui se gentrifie aussi, il faut le dire. De nouveaux habitants arrivent, avec parfois un peu plus de moyens. Ça construit beaucoup, le tram est arrivé, les travaux viennent de se terminer. J’ai beaucoup d’espoir pour cette place, et cet espoir a été confirmé par les soutiens que nous avons reçus : des commerçants, des habitants, des écoles aussi.

Bien sûr que c’est risqué. Mais ouvrir n’importe quel commerce est risqué à partir du moment où il n’est pas bien géré ou que les risques ne sont pas pris en compte. Nous avons essayé de les limiter au maximum, et de faire notre métier le mieux possible.

S. B. : Pourquoi Villeurbanne, et plus particulièrement le quartier Grandclément, se sont-ils imposés comme le bon endroit pour faire naître cette librairie ? Parce qu’il y a peu de librairies à Villeurbanne ? C’est aussi une population très jeune…

Chloé Bonneau : Oui, complètement. Moi, je n’habitais pas du tout Villeurbanne, puisque je venais de Clermont-Ferrand. Mais quand nous avons fait notre étude de marché, nous avons constaté qu’il y avait très peu de librairies à Villeurbanne. Pourquoi cette ville a-t-elle été un peu délaissée dans le maillage lyonnais ? Je ne sais pas exactement. Je pense que Villeurbanne a longtemps été mal perçue dans l’agglomération lyonnaise, peut-être jugée trop populaire. Or il y a aussi des lecteurs et des lectrices dans les quartiers populaires. La lecture n’est pas une question d’origine sociale.

Au contraire, le fait qu’il n’y ait rien ou presque aux alentours nous a confortés. La fermeture de Gibert à La Soie a aussi laissé un vide. Nous voulions ouvrir une librairie intelligemment, sans nous installer juste à côté d’un concurrent. Ici, on a très vite vu qu’il y avait un manque, une opportunité de s’implanter sans fragiliser les librairies existantes, mais au contraire en renforçant le maillage sur Villeurbanne. Cela permet aux habitants du quartier, et aux futurs habitants, d’avoir une librairie à côté de chez eux. 

La population est effectivement très jeune. Il y a énormément d’écoles dans le quartier, et nous sommes même juste en face d’un grand ensemble scolaire. C’est encourageant pour nous, ne serait-ce que pour travailler avec les collectivités locales et les établissements scolaires. Et puis un jeune lecteur, ça grandit. Son autonomie et ses moyens grandissent aussi. Les jeunes aiment fréquenter les librairies, même s’ils ne sont pas toujours fidèles à un lieu en particulier. La proximité avec les écoles peut leur faciliter les choses.

C’est aussi un quartier en pleine transformation. L’arrivée du tram T6 a cristallisé beaucoup d’espoirs autour de la place et fait bouger les choses. Nous avons aussi la chance d’être proches de la gare de Villeurbanne, qui est en pleine restructuration. Il y a beaucoup de bâtiments en construction et, d’ici moins de dix ans, on sait que la population du quartier aura augmenté de manière significative. Tout cela nous a fait penser que l’emplacement était vraiment intéressant. Si nous arrivons à bien nous implanter dans la vie locale, ces nouveaux habitants pourront aussi venir chez nous.

S. B. : Quel est votre parcours à tous les deux ?

S. S. : J’ai 45 ans. J’ai commencé ma vie professionnelle dans l’hôtellerie, où j’ai travaillé cinq ans quand j’étais jeune. Puis j’ai changé une première fois de voie pour devenir comptable pendant quelques années. Je me suis de nouveau reconverti il y a six ou sept ans, juste avant le Covid, fin 2019. Je me suis retrouvé sans emploi et je voulais faire quelque chose qui me plaise vraiment. Je me suis tourné vers le livre, d’abord un peu sans savoir où cela allait me mener, puis la librairie s’est vite imposée.

J’ai fait plusieurs stages dans différentes librairies lyonnaises, puis une formation à l’École de la librairie. J’ai rapidement trouvé un premier emploi à Lettres à Croquer, chez Mathilde Keil, la librairie de République, qui nous soutient encore activement aujourd’hui. Ensuite, j’ai trouvé mon premier CDI chez Momie, à Lyon, en BD. Momie est devenu un gros réseau : BD, manga, comics, jeunesse, figurines, et même un rayon romance aujourd’hui, avec six boutiques. J’y ai travaillé cinq ans tout pile avant de partir pour lancer ce projet avec Chloé.

C. B. : Moi aussi, j’ai eu plusieurs vies avant de devenir libraire. J’ai 35 ans et j’ai d’abord été professeure de philo. Puis j’ai quitté l’Éducation nationale et rejoint le commerce, dans le prêt-à-porter, avec l’idée de bifurquer ensuite vers une formation professionnelle pour devenir libraire.

Ouvrir ma librairie, c’est un rêve que j’ai depuis très longtemps. J’allais dire depuis que je suis gamine ! Je m’étais toujours dit que je ferais ça plus tard, quand je serais grande. En travaillant dans le commerce, je voulais déjà voir si cela me plaisait. La boutique dans laquelle je travaillais a fini par fermer, et ça m’a donné un coup de boost pour postuler en librairie. J’étais déjà en contact avec l’École de la librairie, anciennement l’INFL.

Après plusieurs stages, j’ai été prise à la librairie de l’Athenaeum, à Beaune. Ensuite, au bout d’environ deux ans, j’ai rejoint Momie Dijon, puis Momie Clermont, où j’ai été responsable pendant deux ans. Au début de l’année, j’ai déménagé à Villeurbanne pour créer notre librairie avec Sam.

S. B. : Votre magasin s’appelle La Librairie du Contrevent, ce qui évoque évidemment Alain Damasio. Qu’est-ce que ce nom raconte de vous, mais aussi de votre manière d’envisager le métier de libraire aujourd’hui ?

S. S. : Déjà, il a fallu trouver un nom qui nous rassemble tous les deux. Nous n’étions pas forcément d’accord sur tout. Mais il y avait cette idée du “contre”, qui nous parlait immédiatement : une idée de résistance. Il faut aussi rendre à César ce qui est à César : c’est Chloé qui a trouvé ce nom.

Quand elle l’a proposé, cela s’est présenté comme une évidence. Nous aimons tous les deux énormément “La Horde du Contrevent”. Pour moi, c’est devenu la réponse facile à la question : “Quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ?” Ce roman, c’est l’art du contre.

C. B. : Oui, ce nom véhicule beaucoup de choses pour nous. Il y a évidemment une idée de résistance et de résilience dans les personnages du roman. Il y a aussi une idée très forte de collectif. Nous avions envie d’ouvrir une librairie, mais aussi de nous inscrire pleinement dans la vie locale. C’est ce qui nous plaisait dans le fait de travailler à notre compte, ensemble.
Nous voyons vraiment la librairie comme un lieu de lutte, un lieu de rassemblement culturel, un lieu où l’on peut créer du lien social entre des gens différents. 

Dans “La Horde du Contrevent”, ce sont des personnalités très différentes qui avancent avec un but commun, contre le vent, contre la direction dans laquelle on voudrait les pousser, contre la morosité du monde aussi. Cela représente énormément de choses pour nous, et cela porte beaucoup de nos valeurs.

S. B. : Vous revendiquez une librairie engagée, capable d’aller “contre le discours dominant”. Concrètement, comment cet engagement va-t-il se traduire dans vos choix de livres, vos tables, vos conseils ?

S. S. : Il y a d’abord un engagement de libraire, de manière très générale : défendre l’amour de la lecture et du livre sous toutes ses formes. Cela veut dire défendre tous les genres, tous les types de lecture, qu’il s’agisse d’essais, de romans, de manga ou de BD. Nous venons tous les deux du monde de la BD, et nous avons trop souvent entendu que la BD serait pour les enfants, ou que le manga serait pour ceux qui n’aiment pas lire. C’est faux. C’est un discours que l’on entend aussi aujourd’hui sur la romance. Ce n’est pas forcément un genre que j’apprécie personnellement, mais sous-entendre qu’un type de lecture serait inférieur à un autre, ça nous énerve assez fortement.

Et puis il y a évidemment un engagement politique, parce qu’une librairie est éminemment politique. Le choix du fonds, le choix des nouveautés, les auteurs que nous voulons défendre ou non : tout cela dépend de nos réflexions. Bien sûr, nous respecterons les commandes des clients. Si quelqu’un veut commander un livre qui ne nous plaît pas — je pense par exemple très facilement à Jordan Bardella —, nous le commanderons. Mais nous ne l’aurons pas en rayon.

Cela concerne aussi les essais, la sociologie, la philosophie, la pratique. Nous aurons des choix assumés, marqués, parfois militants.

C. B. : L’engagement se traduira aussi dans notre manière de travailler. Je vais employer des mots forts, mais nous sommes frappés par ce que l’on ressent comme une forme d’assassinat organisé de la culture, au sens large. Il y a de moins en moins de subventions, y compris pour les librairies. Quand on parle de crise de la culture ou de crise du livre, cela vient aussi du manque d’aides de l’État et du gouvernement.

De plus en plus de maisons d’édition sont en danger, ferment ou sont menacées. Les distributeurs ont aussi de plus en plus de pouvoir dans la chaîne du livre et imposent une vision qui est elle-même politique. Il ne faut pas se leurrer : il y a aussi une bataille culturelle. Et puis il y a le problème de la surproduction, dénoncé depuis longtemps par les libraires, les éditeurs et les auteurs eux-mêmes, qui sont par ailleurs très largement sous-payés.

À notre mesure, nous voulons faire des choix de fonds qui soutiennent les éditeurs indépendants et les petits distributeurs. Nous voulons mieux travailler nos commandes, ne pas commander à l’aveugle, ne pas encourager cette surproduction. De toute façon, nous avons 60 m² : nous ne pourrons pas tout avoir. Cela nous obligera à travailler de manière plus précise, plus mesurée, à faire des choix importants pour nous, tout en les faisant dialoguer avec les envies de notre clientèle.

Et puis l’engagement passera aussi par les animations. Nous avons envie de créer un tissu social autour de la librairie, que les gens s’approprient le lieu, qu’ils aient envie de venir pour des rencontres, des débats, pour parler de livres, de culture, de sujets divers et variés selon les invités. Nous voulons mettre du lien dans le quartier.

S. B. : Vous envisagez donc aussi d’en faire un lieu de vie, avec un sous-sol aménagé. Qu’est-ce qui est prévu exactement pour faire vivre la librairie au-delà des tables ?

C. B. : Nous avons énormément d’idées. Déjà, nous avons la chance d’avoir beaucoup d’associations autour de la place : une association de commerçants très dynamique, l’atelier Vermillon qui regroupe des illustrateurs, les Ateliers Frappaz qui ne sont pas loin, avec lesquels nous aimerions beaucoup collaborer. Pour l’instant, tout cela est encore dans les tuyaux, je n’ai pas d’annonce précise à faire, mais l’envie est là.

Nous voulons aussi travailler avec les médiathèques, les collectivités, les écoles. Comme je l’ai dit, j’ai été professeure de philo, donc j’aimerais continuer à organiser des soirées-débats ou des cafés philo, notamment en partenariat avec la guinguette Madamann.

Nous proposerons aussi, en offre complémentaire, quelques jeux de société. Peut-être que nous organiserons des soirées pour les tester. À plus long terme, nous aimerions faire des lectures pour les enfants, ce genre de choses.

Dans un premier temps, nous allons nous concentrer sur le rez-de-chaussée et développer les animations au fur et à mesure. Puis, quand les travaux du sous-sol seront terminés, nous essaierons d’en faire un lieu dédié à tout cela, un espace plus confortable pour accueillir ces moments.

Propos recueillis par Sébastien Broquet

Librairie du Contrevent


3, avenue Général-Leclerc, Villeurbanne


www.instagram.com/librairieducontrevent

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