Marie Rigaud : “Et un jour, on vous appelle : Lenny Kravitz va passer par le Printemps de Pérouges !”

Marie Rigaud : “Et un jour, on vous appelle : Lenny Kravitz va passer par le Printemps de Pérouges !”

Théodora et Magma, Lenny Kravitz bien sûr, mais aussi du pâté-croûte en prévente et l’âme de Saint-Exupéry qui rôde : le Printemps de Pérouges est un festival résolument pas comme les autres, y compris dans sa direction, familiale et féminine, incarnée par Marie Rigaud. Magnéto.

Sébastien Broquet : Racontez-nous la genèse de ce festival, né au printemps 1997, qui a depuis bien grandi et va fêter l’année prochaine ses 30 ans.

Marie Rigaud : Exactement ! Cela nous ramène à une époque déjà presque ancienne, dans la cité médiévale de Pérouges. Le festival est né d’un coup de cœur pour les vieilles pierres, pour l’acoustique de l’église, et aussi d’un excès de gourmandise pour la tarte au sucre, qui reste la star incontestée de la cité médiévale.

Cette aventure a démarré avec l’envie que j’avais de me lancer dans l’entrepreneuriat culturel et de proposer un événement qui valoriserait la cité médiévale et le patrimoine historique de la Plaine de l’Ain. Au départ, la programmation était plutôt orientée vers la musique baroque, voire médiévale : davantage Hildegarde von Bingen que Théodora, c’est sûr.

Sur les deux ou trois premières éditions, le festival a commencé à tisser son réseau, sa toile, et surtout son modèle associatif. Car c’est toujours, aujourd’hui, un festival 100 % associatif, organisé par une association loi 1901 qui fédère plus de 450 bénévoles. Nous avons commencé avec un noyau dur d’une dizaine de personnes, il y a presque 30 ans. Le festival a ensuite fait son chemin, tranquillement mais sûrement, pour trouver aujourd’hui une bonne vitesse de croisière et une vraie stabilité dans son modèle.

S. B. : L’une des particularités du festival, c’est que vous travaillez en famille et avec une équipe réduite.

M. R. : Oui, le festival fonctionne effectivement en famille. J’ai embarqué mes deux sœurs. Aujourd’hui, l’une d’elles est partie sur un autre projet, mais pendant vingt ans, nous avons été trois sœurs à la co-organisation et à la direction du festival. Aujourd’hui, je travaille avec ma sœur Elsa. Depuis trois ans, nous sommes co-directrices de ce nouveau format, depuis notre arrivée à Saint-Maurice-de-Rémens, dans la maison d’enfance d’Antoine de Saint-Exupéry. Et cela fonctionne très bien.

Je crois que c’est quelque chose qui marque les esprits. D’abord parce que c’est une direction féminine : il y a beaucoup de femmes chez nous, à tous les postes et dans tous les secteurs, depuis toujours. Et puis, il y a cet esprit de convivialité, de famille. C’est vraiment le ciment du festival.

L’équipe permanente est en effet réduite : nous sommes cinq. Et pendant la période de montage, d’exploitation et de démontage, nous nous retrouvons à plus de 800 personnes à œuvrer sur le festival. Cela comprend nos bénévoles, bien sûr, mais aussi tous les professionnels qui nous rejoignent : prestataires, partenaires, techniciens, intermittents… On passe alors d’une micro-entreprise à une belle PME.

S. B. : Travailler en indépendante, est-ce encore possible à l’heure des grands groupes internationaux ?

M. R. : Non seulement c’est possible, mais nous le sommes même de plus en plus. Cette année, nous battons notre record, avec 96% d’autofinancement et seulement 4% d’aides publiques.

Donc, oui, c’est un modèle possible et viable. Nous sommes plutôt en croissance qu’en décroissance. Il y a trois ans, nous avions une jauge de 6 000 personnes. L’an dernier, nous étions à 9 000, et nous montons encore d’un cran. Cette année, nous sommes passées à 10 000. Nous changeons aussi de format, d’infrastructures et de scène, parce que nous accueillons des têtes d’affiche de plus en plus importantes. Avec la venue de Lenny Kravitz, nous avons dû réadapter nos moyens techniques et logistiques.

Chez nous, les voyants sont plutôt au vert, avec un modèle économique bien maîtrisé, autour des partenariats privés qui prennent la forme de sponsoring ou de mécénat, et ce développement nous assure une autonomie réelle ainsi qu’une vitesse de croisière assez sereine.

S. B. : Qu’est-ce que votre installation au château de Saint-Maurice-de-Rémens, en 2023, a changé pour vous ? Qu’apporte ce cadre ?

M. R. : Le cadre apporte énormément, y compris une notoriété croissante, à tel point que nous pourrions presque croire que le festival vient de naître. Nous savons que rien n’est jamais acquis, et que nous sommes toujours en train de grandir et de nous améliorer. Ce site nous a surtout donné une identité et une expérience festivalière assez uniques, reconnues par la quasi-totalité des festivaliers. Ils plébiscitent vraiment ce lieu.

C’est un parc arboré de cinq hectares, où l’on est quasiment les pieds dans l’herbe. Artistiquement, le festival reste ambitieux, avec un site pouvant accueillir 10 000 personnes, mais qui conserve un côté très convivial, familial et confortable, grâce à notre gradin assis de 3 500 places. Cette configuration n’existe quasiment nulle part ailleurs.

En arrivant sur ce site, nous avons aussi pu développer un food court premium, que nous améliorons chaque année. Les gens viennent très tôt chez nous pour dîner, investir l’espace, profiter des zones chill. Chaque soir, c’est un immense dîner sur l’herbe qui s’organise, avec des nappes à carreaux rouges et blanches. Les gens ont pris cette habitude, entre amis, en famille, entre collègues.

S. B. : Justement, vous avez beaucoup développé ces dernières années la gastronomie et le côté food court...

M. R. : C’est une offre assez naturelle, parce que nous avons toujours eu cela en nous. Nous sommes nous-mêmes gourmandes, bonnes vivantes. Nous sommes aussi impliquées depuis longtemps dans plusieurs concours gastronomiques locaux bien connus, notamment le Championnat du monde de pâté-croûte. En arrivant sur le site, j’ai eu l’idée de commencer avec le champion 2018, Daniel Gobet, qui est en plus installé dans l’Ain. Je lui ai proposé de créer un corner, et il a tout de suite accepté, sans forcément imaginer que cela ferait un tel carton.

Le premier soir, au bout d’une heure d’ouverture du site, quand il a vu qu’il ne restait plus qu’un talon de pâté-croûte, il s’est dit qu’il allait falloir réapprovisionner très vite pour le reste de la semaine… Il a fait du pâté-croûte non-stop, et c’est comme cela que l’histoire a commencé.

Chez nous, le pâté-croûte est désormais en prévente, au même titre que les concerts. Quand les gens achètent leurs billets, nous leur proposons d’ajouter une tranche de pâté-croûte à leur panier. Je peux vous dire que nous vendons des milliers de tranches en prévente ! C’est drôle, mais c’est surtout révélateur d’un public qui vient bien sûr pour le concert et la musique, mais aussi pour passer un moment, prendre son temps et savourer. Ils peuvent goûter du pâté-croûte, de la praline issue du Mondial de la praline, savourer des burgers Bocuse. Nous avons aussi de plus en plus de food trucks, puisque le public augmente, mais ils sont sélectionnés avec exigence.

Le lieu s’y prête : il est champêtre, rural, bucolique. Et il y a une vraie unité dans la scénographie : nous avons construit tous les stands en bois nous-mêmes, avec nos propres équipes. Cela donne vraiment une rue gastronomique, 100 % maison.

S. B. : Parlons musique. Vous avez déjà évoqué Lenny Kravitz. Pouvez-vous nous parler de ce choix de programmation, avec un artiste aussi emblématique ?

M. R. : C’est quand même un petit parcours du combattant. Lenny Kravitz, nous ne l’avons pas découvert cette année. Nous le suivons, nous allons le voir en concert depuis des années, et nous faisons aussi des offres depuis longtemps. Après, c’est une conjonction de facteurs : il faut que tous les voyants soient au vert. Cette année, cela a été le cas. Bien sûr, il y a une dimension financière, mais pas seulement. Il y a aussi ce qu’on appelle le routing : il faut que la date colle. Nous avons généralement une seule date à proposer, parfois une semaine, mais pas tellement d’autres options. S’il n’y a pas d’intérêt ou pas de tournée à ce moment-là, c’est compromis.

Là, la date fonctionnait. C’est aussi le fruit d’un relationnel de longue date avec le producteur. C’est vraiment le moment où toutes les planètes s’alignent. Et un jour, on vous appelle pour vous dire qu’il va passer par le Printemps de Pérouges ! En plus, ce sera sa première date de tournée, donc c’est très chouette.

S. B. : De Théodora à Magma, cette année encore, c’est le grand écart. Comment avez-vous construit et équilibré cette programmation ?

M. R. : Nous la pensons exactement comme vous venez de le dire : éclectique, hétéroclite, choisissez l’adjectif que vous voulez, mais en tout cas vraiment pour tous. Cela a toujours été notre fil conducteur. Artistiquement, il n’y a pas de spécialité unique chez nous. Nous ne sommes pas spécifiquement un festival de rock, ni un festival de musique urbaine. Nous sommes un festival populaire, et cela veut à la fois tout dire et bien dire quelque chose : un festival large, qui veut s’adresser à tous les publics et à toutes les générations.

Les années précédentes, nous avions peut-être manqué de grands écarts. Parfois, les planètes s’alignent moins bien. Nous avions par exemple eu du mal à trouver du rock. Cette année, nous sommes servis, notamment avec Jean-Louis Aubert. 

Il y a aussi des coups de cœur : je sentais qu’il fallait se positionner sur Theodora, depuis l’été dernier. C’est un peu le bingo, si je peux le dire ainsi, mais c’est l’artiste qu’il fallait avoir cette année ! C’est une exclusivité régionale. Il y a aussi des artistes comme Louane, que nous n’avions jamais accueillie et qui semble pourtant correspondre totalement à notre public et à notre festival. Elle fait partie de ces artistes françaises emblématiques. Je suis ravie d’avoir pu construire autour d’elle un plateau 100 % féminin, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps chez nous.

Cette programmation 2026 m’enthousiasme vraiment, parce qu’elle est très diversifiée. Il y a les pépites de l’année, comme Miki et Sam Sauvage. Et puis il y a cet ovni qu’est Magma. Je ne suis pas peu fière de cette prise ! On pourrait se demander ce que Magma fait ici, mais cela correspond aussi à une culture musicale plus pointue, à une autre communauté, à un autre public. Et c’est un très beau complément à The Australian Pink Floyd Show, dans un genre plus expérimental. Cela vient compléter la palette d’une programmation qui peut être à la fois actuelle, populaire, tendance, créative, pointue et très glamour, si l’on revient à notre tête d’affiche.

S. B. : Quel est le budget du Printemps de Pérouges et comment le festival est-il financé ?

M. R. : Nous sommes sur un budget d’environ 4 millions d’euros, réalisé ou en tout cas prévisionnel pour 2026, avec 96 % d’autofinancement. Cet autofinancement repose d’abord sur la billetterie, bien sûr, mais aussi sur la restauration, les boissons et le merchandising. Une bonne part provient également des entreprises privées, qui représentent environ la moitié de ce financement, sous forme de sponsoring ou de mécénat.

Il y a aussi la Région Auvergne-Rhône-Alpes, évidemment, puisque nous sommes sur un site qui lui appartient. C’est une aide publique, mais aussi une histoire qui se tisse de plus en plus avec cette collectivité. Et il y a le Département de l’Ain, qui nous accompagne depuis l’origine, sachant que le Printemps de Pérouges est, depuis déjà quelques années, la plus grande manifestation culturelle du département en nombre de spectateurs.

S. B. : Vous avez intégré l’an dernier l’humour dans votre programmation avec Artus. Pensez-vous renouveler l’expérience ?

M. R. : Cette année, je n’ai pas trouvé d’humoriste. Mais l’expérience avec Artus nous a beaucoup plu. D’ailleurs, cela ne vous a peut-être pas échappé : nous avons aussi un festival d’humour à l’automne, qui s’appelle Mort de Rires. Nous sommes donc très ouvertes à l’humour. Mais sincèrement, cette année, nous n’avons pas trouvé l’artiste qui pouvait faire 6 000 billets. Il y a cette réalité-là : nous ne sommes pas dans une configuration club ou stand-up en petite jauge. Malheureusement, pour 2026, il n’y a pas eu d’élu, pas de candidat évident. J’espère franchement que pour nos 30 ans, nous pourrons rire à nouveau au Printemps de Pérouges : le public nous l’a demandé !

Propos recueillis par Sébastien Broquet

Printemps de Pérouges

Du 23 au 28 juin 2026 dans le parc du Château de Saint-Maurice-de-Rémens

www.festival-perouges.org

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