Sébastien Broquet : Vous avez annoncé il y a quelques jours le début des travaux de la Villa Gillet, qui vont durer environ un an et demi. Qu’est-ce que le public trouvera de nouveau à la réouverture ?
Lucie Campos : Déjà, un nouvel ascenseur et un toit. Rien de très spectaculaire, mais des éléments indispensables pour que le bâtiment puisse continuer à accueillir du public dans les années à venir. Ce sont des points de rénovation qui coûtent cher et qui prennent du temps.
Ensuite, le public pourra accéder à un deuxième étage qui, jusqu’ici, n’était pas exploité.
Lorsque la Villa Gillet est devenue propriété de la Ville de Lyon, elle a fait l’objet d’une première rénovation, à la fin des années 1980, qui a permis d’installer le petit théâtre que l’on connaît en sous-sol et les bureaux de travail au premier étage. Mais le deuxième étage était resté à l’état de friche. Et, les années passant, cette friche l’était devenue de plus en plus.
Or, il y a là des mètres carrés qui étaient perdus, inutilisés. Nous avons donc demandé qu’ils soient refaits pour mieux accueillir deux choses. D’abord, le travail des équipes, puisque nous sommes assez nombreux au quotidien dans la maison : une vingtaine de personnes entre l’association Villa Gillet, Auvergne-Rhône-Alpes Livre et Lecture, et maintenant l’équipe de Quais du Polar, qui nous a rejoints. Il nous faut simplement des espaces de bureau et de travail.
Et puis il faut aussi de l’espace de travail pour les écrivains. L’idée de cette Villa, en tout cas telle que j’en ai hérité lorsque je suis arrivée en 2019-2020, est celle d’un lieu consacré au travail vivant des écrivains d’aujourd’hui. Il est donc logique que, dans les espaces de la maison, une place soit faite à des bureaux d’écriture et à des formes de travail possibles.
Cela peut être de l’écriture à la table, du travail de traduction, ou encore le développement de petites formes, de performances, avec un acteur ou un musicien avec lequel on souhaite travailler. Toutes ces formes prennent du temps et nécessitent des espaces. C’est beaucoup plus courant dans les théâtres, où l’on donne de la place au travail des artistes. L’idée était de faire la même chose ici, à la Villa, pour les écrivains.
S. B. : Loger les auteurs et les autrices, permettre la création, accueillir des résidences… Concrètement, comment cela va-t-il se passer ? Qui viendra et pour quelles actions ?
L. C. : Première chose très concrète : il n’y a pas de chambres à la Villa Gillet. Il n’y a donc pas de quoi dormir. Les écrivains viennent soit pour travailler sur un projet, soit pour rencontrer des publics ou des partenaires. Ils dorment ailleurs, en ville, soit parce qu’ils sont déjà logés d’une autre manière, soit parce que le financement de la résidence permet de trouver une solution d’hébergement.
Il ne s’agit donc pas de séjours longs. Nous ne sommes pas la Villa Médicis, qui accueille des artistes pendant une année complète. La Villa Gillet est un lieu de rencontre avec les publics, dont les programmes se renouvellent chaque semaine, chaque mois. Les résidences que nous proposons vont de trois jours à six semaines, parfois deux mois selon les configurations.
Elles peuvent être très courtes, ou un peu plus longues lorsqu’il s’agit d’écrivains étrangers qui viennent de loin. Nous accueillons par exemple déjà des écrivains indiens chaque année. Eux souhaitent rester au moins un mois ou six semaines, le temps de comprendre la ville et de se familiariser avec l’écosystème littéraire français.
Ensuite, les projets des écrivains sont très variables. Mais ils sont tous liés à nos programmations. Un écrivain qui vient ici vient certes trouver du temps pour écrire ou développer quelque chose, mais toujours avec l’idée que ce qu’il fait pendant son temps à Lyon aura une résonance dans la programmation publique. À un moment ou à un autre, il aura l’occasion de rencontrer les publics et de travailler avec eux, que ce soit sous la forme d’ateliers, d’un séminaire, d’un temps de réflexion ou d’une rencontre-performance. Il y a toujours un aboutissement public à son travail.
Pourquoi viennent-ils à la Villa Gillet ? Souvent parce que leur travail croise des thèmes sur lesquels portent nos programmations. Parfois aussi parce que leur œuvre a une résonance internationale et qu’ils souhaitent la porter à l’attention d’écrivains ou de partenaires étrangers avec lesquels nous travaillons — et parfois les inclure dans leur projet.
Il y a aussi de plus en plus d’auteurs qui ont des projets de médiation. Ils souhaitent développer des formes participatives, des formes de transmission, qui ont besoin d’être expérimentées avec des publics. Le faire à la Villa permet de le faire avec nos publics lyonnais, qu’il s’agisse des étudiants qui fréquentent nos programmations ou du grand public. Cela permet de développer des choses assez expérimentales. C’est vraiment un lieu au service des écrivains et de leurs projets rêvés. Mais c’est un luxe, en France, d’avoir un bâtiment dédié au travail avec le livre et la forme littéraire.
S. B. : Conséquence de ces travaux, vous voilà sans domicile fixe pendant de longs mois. Est-ce un problème ou l’occasion d’aller chercher de nouveaux publics et de nouvelles collaborations ?
L. C. : La Villa Gillet a l’habitude de s’ajuster, de pratiquer la souplesse. Nous avons la chance de travailler déjà beaucoup avec des partenaires sur le territoire, et cela fait partie de la mission de la Villa, avant même ce déménagement, d’aller à la rencontre des publics.
Nous avions déjà une programmation qui était, pour plus de la moitié, hors les murs. Cette année, elle le sera à 100%. C’est donc l’occasion de faire plus de choses en dehors de la Villa, et de les faire mieux. D’aller chez certains partenaires chez lesquels nous n’avions pas encore eu l’occasion d’aller.
Il y a un aspect très positif à cette sortie des murs : une trentaine de partenaires, dans toute la ville, dans tout le Grand Lyon et même sur des territoires plus éloignés, ouvrent leurs portes aux écrivains. C’est déjà très réjouissant pour une année de programmation.
Ensuite, évidemment, c’est aussi une contrainte de travailler sans lieu propre, sans base arrière. Et cela coûte plus cher, puisque chaque partenaire a son modèle économique, ses propres coûts à couvrir. À une époque où nous sommes tous tenus d’être très regardants sur les budgets, cette solidarité entre lieux est une vraie richesse du territoire lyonnais, une vraie pratique locale. Mais pour notre équipe, qui avait l’habitude d’avoir sa scène littéraire et de pouvoir programmer directement sur son plateau, c’est évidemment une contrainte supplémentaire.
S. B. : Financièrement, les collectivités souffrent et font souffrir particulièrement la culture. On ne reviendra pas sur l’attitude de la Région Auvergne-Rhône-Alpes à votre égard, mais parlons des autres : la Ville et la Métropole répondent-elles toujours présentes ? Et quid de la DRAC, qui est à son tour en train d’opérer des coupes importantes ?
L. C. : Parlons tout de suite de 2027-2028. Nous pouvons assurer une programmation de transition sur l’année 2026-2027. Mais, en 2027-2028, nous ne rouvrirons une Villa Gillet digne de ce nom que si les conditions financières sont réunies. Pour cela, nous attendons un vrai réengagement de la part des collectivités et des partenaires publics. Depuis mon arrivée à la Villa, dans les cinq ou six dernières années, la Villa a perdu 100 % de son financement régional, en 2022. Cela n’exclut pas que la Région revienne autour de la table.
Nous leur posons la question pour 2027-2028. C’est une formidable opportunité de reconfigurer le projet de la Villa Gillet et de retrouver un terrain d’entente entre des partenaires qui ont chacun participé à l’acte fondateur de cette institution. À une époque où le livre, la lecture et la curiosité sont des enjeux majeurs, ils ne peuvent que trouver intérêt à se réengager dans un projet qui les défend sur le territoire.
Oui, c’est une énorme question pour 2027-2028. Nous attendons un échange avec la Région sur ce sujet, mais aussi avec la DRAC, qui annonce, comme partout sur le territoire national, une baisse de 25 % venant frapper les actions liées au livre et à la lecture. Ce moins 25 %, c’est considérable dans les budgets de la Villa Gillet. Si ces coupes sont maintenues l’année suivante, la question se posera à nouveau de la possibilité de rouvrir avec un modèle viable en 2027-2028.
S. B. : Pour bien préciser : la DRAC a déjà annoncé une baisse de 25 % de sa subvention à la Villa Gillet ? Cela représente quelle somme ?
L. C. : Oui. Et, en cumulé sur les dernières années, cela représente plutôt une baisse de 35 %. Cela correspond à plusieurs dizaines de milliers d’euros. À l’échelle des budgets de la Villa Gillet, plusieurs dizaines de milliers d’euros, ce n’est pas négligeable : ce sont des programmes entiers de médiation, ou des pans entiers de programmation. Cela peut représenter la moitié d’une programmation de festival. Ce sont des budgets considérables.
S. B. : Quel est le budget de la Villa Gillet et quelles sont ses autres sources de revenus ?
L. C. : Le budget total de la Villa Gillet est inférieur à un million d’euros. C’est à la fois un budget conséquent pour une structure littéraire, mais pour un lieu qui a une programmation à l’année, qui porte deux festivals, une programmation jeunesse et des actions de médiation avec des dizaines et des dizaines de collèges et lycées partenaires tout au long de l’année, c’est en réalité un budget très resserré, un budget à l’os.
Nous faisons évidemment le travail de développer de plus en plus de partenariats, de projets coproduits avec d’autres structures. Cela nous permet de mutualiser les coûts, mais aussi de valoriser l’action et l’apport d’un lieu comme la Villa Gillet dans une opération commune. Ces partenariats nous permettent de gagner ici 5 000 euros, là 10 000 euros : de petites sommes, qui ne viendront pas compenser la désaffection des collectivités et des pouvoirs publics, mais qui nous permettent néanmoins de continuer à tenir l’ambition de projets expérimentaux, prospectifs, inventifs. En somme, de continuer le travail.
S. B. : Comment voyez-vous la situation du monde du livre aujourd’hui ? Les chiffres montrent une désaffection de plus en plus marquée pour la lecture, l’économie du livre est fragilisée, les traducteurs perdent des emplois à cause de l’IA, et l’extrême-droite de Bolloré cannibalise et détruit tout ce qu’elle peut.
L. C. : C’est une époque inquiétante. D’autant que, politiquement, nous nous dirigeons vers des années où le débat public risque de ne pas favoriser les valeurs de diversité, de curiosité et de transmission portées par le monde du livre.
De notre côté, nous travaillons au quotidien avec les écrivains, les traducteurs, mais aussi les éditeurs, les libraires, les attachés de presse des différentes maisons d’édition. La première question, avant tout, est celle de la diversité. On observe une forme d’amoindrissement de la curiosité, qui donne de moins en moins de chances à la diversité des opinions, des débats, des imaginaires et des positionnements.
Cette diversité se joue livre par livre. Est-ce qu’un petit livre qui ne ressemble pas aux productions dominantes a des chances de survivre ? A-t-il des chances de survivre si son petit éditeur courageux et indépendant n’a pas les moyens de survivre ? Si le libraire indépendant qui porte ce livre n’arrive pas à boucler son mois ? Toute la chaîne collabore, en réalité, pour faire exister un livre.
Notre rôle, à la Villa Gillet, est de rendre visibles ces projets-là, de faire en sorte que ces initiatives soient reconnues ou, au moins, qu’elles aient une place dans nos programmations. Mais moins l’écosystème fait de place à la diversité éditoriale, plus le terrain s’appauvrit.
Les récents événements du côté des éditions Grasset mettent en péril non seulement la diversité éditoriale, qui était de fait une caractéristique de cette maison et de certaines de ses collections, mais aussi, tout simplement, la place de l’auteur.
Deuxième point : l’époque est difficile pour les autrices et les auteurs. Évidemment, pas pour Michel Houellebecq, mais pour les centaines et les centaines d’autrices et d’auteurs qui forment le gros du vivier littéraire français, dont les livres se vendent moins et dont l’espace de parole se réduit.
La Villa Gillet ne pourra évidemment pas résoudre tout cela. Mais elle reste au moins un espace d’écoute, de dialogue et de parole. Un espace qui défend de plus en plus ces valeurs-là : la place de l’auteur dans l’espace public, l’importance du débat public au sens de la coprésence de différentes voix, capables de porter des messages et des récits différents. Nous défendons aussi un objet, le livre, et une pratique, la lecture, qui, comme vous venez de le dire, occupe de moins en moins de place dans le temps des Français, notamment des jeunes, d’après les études récentes publiées par le CNL.
Là encore, nous ne changerons pas la face du monde. En revanche, nous travaillons au quotidien avec beaucoup de membres de la communauté enseignante et des mondes de la lecture publique. Nous sommes dans une époque de réinvention constante. C’est fou, le nombre de projets passionnants qui existent, qui rassemblent des lecteurs et qui prouvent au contraire que, lorsque l’offre est correctement pensée, la lecture peut être réjouissante, partagée, et avoir un avenir — du moins pour certaines personnes.
Dernière chose : vous avez mentionné la traduction. Tous les traducteurs avec lesquels nous travaillons nous parlent de cet immense changement qui affecte leur pratique. La traduction automatique et les modèles d’intelligence artificielle viennent remplacer une grande part du travail qui, jusqu’ici, était fait par des traducteurs humains.
Mais cela affecte aussi leur carrière. Jusqu’ici, un traducteur pouvait avoir trois projets littéraires en même temps que dix petits projets alimentaires qui lui permettaient de compléter son modèle économique. En perdant tout ce qui est autour, il ne lui reste plus que la traduction littéraire, et cela, pour la plupart d’entre eux, n’est pas viable. La profession est en danger. Nous avons donc intérêt, là aussi, à réfléchir à l’importance de préserver le rôle du traducteur comme passeur, comme ambassadeur de l’ailleurs, comme aide à la compréhension de l’autre et du récit de l’autre.
S. B. : Littérature Live Festival s’avance dans ce contexte. Que souhaitez-vous raconter et montrer avec la programmation de cette édition ?
L. C. : Encore et toujours, mettre les autrices et les auteurs au centre du débat. Littérature Live est un festival qui cherche à donner la parole à des écrivaines et des écrivains qui, aujourd’hui, ont une voix forte et un discours sur ce que peut la littérature, ce que peut l’art, ce que peut la culture, dans des contextes très divers.
Cette année, nous avons une programmation qui regarde autant les États-Unis contemporains de Trump à travers le regard de leurs écrivains que la Palestine, l’Argentine d’aujourd’hui, ou encore les marges orientales de l’Europe, où il se passe beaucoup de choses actuellement, que ce soit en Hongrie, en Ukraine, en Tchéquie ou en Slovaquie. Les écrivains ont des choses à dire, en particulier lorsque les libertés démocratiques sont sous pression. Ils portent une parole importante qu’il s’agit d’écouter. Le festival tâche de donner une place à cela.
Nous avons beaucoup de grands entretiens, qui sont simplement l’occasion de découvrir ces prises de parole, souvent portées par des personnalités publiques dans leur pays. Gabriela Cabezón Cámara a fait l’ouverture de la Foire du Livre de Buenos Aires il y a quelques semaines. Radka Denemarková, grande intellectuelle tchèque, prononcera le discours d’ouverture de la Foire du Livre de Francfort en octobre. Ce sont des personnalités qu’il faut écouter, qu’il faut entendre pour comprendre ce qui se passe autour de nous.
C’est beaucoup cela, le sens du festival. Mais il y aura aussi des discussions plus tournées vers la découverte, notamment autour de la poésie contemporaine, autour de la folie, autour du devenir des imaginaires d’Ursula K. Le Guin, avec quelques auteurs lyonnais. Nous retrouverons Richard Gaitet, Tristan Garcia et Wendy Delorme pour un très beau panel à ce moment-là.
Il y aura aussi des temps de découverte autour des écrivains du rêve et de l’étrange, avec une belle délégation d’écrivains tchèques qui viendront proposer une série de lectures dialoguées avec des écrivaines et écrivains français. Il y aura donc de l’engagement, de la découverte, et surtout la possibilité d’entendre, pendant quelques jours à Lyon, des voix rares en France, que nous sommes absolument heureux de faire venir jusqu’ici.
S. B. : Est-ce qu’il y a aujourd’hui des difficultés particulières pour faire venir des autrices et des auteurs de certains pays — visas, censure ou autocensure, interdiction de sortie du territoire ?
L. C. : Oui, tout à fait. Avant même ces difficultés-là, une partie des écrivaines et écrivains que nous accueillons sont déjà dans des situations d’exil, liées aux difficultés qu’ils peuvent rencontrer dans leur pays.
Je pense par exemple à une journaliste comme Ece Temelkuran. La dernière fois qu’elle est venue intervenir à la Villa Gillet, elle vivait encore en Turquie. Aujourd’hui, elle vit à Berlin, en exil. Pour ces écrivains-là, la vie est déjà compliquée, et chaque nouveau voyage l’est aussi, notamment pour des questions de visa, alors même qu’ils sont, d’une certaine manière, en relative sécurité dans leur ville d’exil. Il est important de les entendre, et d’autant plus important de les entendre qu’ils sont coupés de leur monde, de leur pays premier.
Deuxième situation : les écrivains venant de pays actuellement bouleversés par la contrainte politique ou militaire. Nous avons beaucoup travaillé ces derniers temps avec des poétesses et des poètes venant de Palestine, d’une part, et avec des écrivains venant d’Ukraine, d’autre part. Ce sont deux pays en situation de guerre, dont les écrivains sont des porte-parole importants.
Or, ces écrivains-là ne parviennent pas toujours jusqu’à nous. Soit parce qu’il y a un problème de visa, soit parce qu’ils ne peuvent pas matériellement sortir, soit parce qu’ils sont frappés, dans le temps même qui sépare notre invitation de la rencontre, par une situation de deuil, par la perte d’un proche, ou par la disparition des conditions qui auraient permis leur déplacement.
Propos recueillis par Sébastien Broquet
Littérature Live Festival
Du 18 au 29 mai dans différents lieux de la métropole lyonnaise