Pendant trois jours, artistes et spectateurs se retrouvent autour d’une idée simple mais ambitieuse : faire vibrer les mots au croisement de la musique, de la scène et de l’engagement.
C’est le but de Raffut, l’événement vénissian prévoyant de rassembler une constellation d’écrivains, slameurs, musiciens et performeurs, parmi lesquels Adama Diop, Lisette Lombé, Marc Nammour... Tous ont en commun de travailler une langue à la fois intime et politique, qui raconte les identités multiples, les luttes contemporaines ou les mémoires collectives.
Raffut ouvre grand ses portes à la prose : l’autrice Diaty Diallo y fait entendre l’un de ses textes liés à Les âmes vivantes de la cité des Grandes Aigrettes, fiction hantée par une cité qui se vide et par les fantômes sociaux qu’on fabrique quand on “réhabilite” sans regarder qui l’on chasse. Là encore, pas de “message” plaqué : une manière d’habiter la langue pour raconter ce que la ville fait aux corps, et ce que les corps font à la ville.
Le programme s’ouvre avec Poésie couchée, une expérience d’écoute immersive imaginée par le chanteur et comédien Xavier Machault. Installés dans des transats et équipés de casques audio, les spectateurs découvrent une lecture musicale où se croisent les textes de Christophe Tarkos, Laura Vazquez ou Cécile Coulon, portés par une voix profonde et les improvisations de la clarinettiste Hélène Duret. Une invitation à ralentir, à écouter la poésie comme un paysage sonore.
Un langage vivant
Autre moment fort : Ce que le ventre dit, rencontre entre la slameuse Lisette Lombé et le rappeur Marc Nammour. Leur spectacle, à la frontière du concert et de la performance, mêle poésie urbaine et samples électroniques pour interroger le féminisme, les héritages culturels ou les identités métissées. Les deux artistes revendiquent un "concert littéraire" où la musique devient l’écrin d’une parole vibrante et incarnée.
La programmation rend également hommage à des figures majeures de la littérature. Avec Cahier d’Aimée, Adama Diop revisite le célèbre Cahier d’un retour au pays natal de Aimé Césaire. Accompagné d’une alto et d’un violoncelle, il plonge dans la langue puissante du poète martiniquais, dont les mots sur la condition coloniale et l’émancipation résonnent encore avec les fractures du présent.
D’autres propositions ouvrent la programmation vers des horizons multiples. Une performance musicale rend hommage à la poétesse iranienne Forough Farrokhzad, figure majeure du féminisme littéraire au XXᵉ siècle. Le trio Gang Lang mêle pop et rap pour dénoncer les mécanismes du patriarcat, tandis que le rappeur indépendant Furax Barbarossa clôt la programmation avec une écriture sans concession, forgée par près de deux décennies sur la scène rap alternative.
Au fond, Raffut défend une conviction : la poésie n’est pas un art marginal mais un langage vivant, capable de dialoguer avec la musique, la scène ou la performance. Dans un monde saturé de discours, ces artistes rappellent que les mots peuvent encore déplacer les regards et faire trembler les certitudes.
Bref : un “festival de mots” qui refuse la naphtaline, préfère la sueur, et parie sur une chose rare : l’intelligence sans intimidation. Trois jours pour écouter, partager, et peut-être redécouvrir la puissance du verbe.