À Lyon, il suffit parfois de pousser une porte pour changer de monde. Derrière une façade se découvre une cour, puis un escalier, un corridor et, quelques mètres plus loin, une autre rue.
En choisissant les traboules comme fil conducteur de la 18e Biennale d’art contemporain, Catherine Nichols ne s’appuie donc pas seulement sur une curiosité architecturale locale. La commissaire convoque une manière de circuler entre les époques, les espaces et les systèmes de pensée.
Le titre de cette édition, Passer d’un rêve à l’autre, s’inspire du Livre des passages de Walter Benjamin. Dans cet ouvrage laissé inachevé, le philosophe allemand observait les galeries commerciales parisiennes comme les décors d’un monde nouveau, façonné par l’industrie, la marchandise et la consommation.
Les passages lyonnais racontent une autre histoire. Celle du commerce de la soie, des canuts, du travail ouvrier, des révoltes sociales et de la Résistance, mais aussi, aujourd’hui, des transformations urbaines et de la gentrification. Cette géographie souterraine offre à Catherine Nichols le point de départ d’une réflexion plus vaste sur l’économie. Pas uniquement celle des chiffres, des banques et des marchés, mais l’ensemble des relations qui permettent à une société de fonctionner : produire, échanger, transmettre, prendre soin, habiter ou exploiter des ressources.
Originaire d’Australie et installée à Berlin, la commissaire entend ainsi déplacer notre perception de la valeur. Que vaut un objet, une matière, un geste, un savoir ou une relation lorsqu’on les soustrait à leur prix ?
Pour explorer ces questions, elle s’appuie notamment sur Robert Filliou, figure du mouvement Fluxus, artiste formé à l’économie et convaincu que l’art devait se mêler à la vie quotidienne. À ses yeux, la création relevait moins de la fabrication d’objets que d’un processus collectif fait de jeu, d’échange, d’expérimentation et parfois d’échec. Sa pensée irrigue toute la Biennale, jusque dans les espaces baptisés La Fête Permanente, installés au cœur de ses trois principaux sites. Composés de canapés, de fauteuils et d’éléments mobiles, ils doivent accueillir conversations, performances, programmes radiophoniques et moments informels.
Le public n’est plus seulement invité à regarder, mais à s’asseoir, écouter, déplacer les choses et passer du temps. Le parcours principal s’organise autour du macLYON, des Grandes Locos et du musée des Tissus. À chacun correspond une strate de cette enquête.
De l’Océanie aux rues de Lyon
La sélection rassemble plus d’une centaine d’artistes, de générations et de géographies très diverses. Après le Moyen-Orient en 2022 et la scène française en 2024, cette édition accorde une attention particulière à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande et au Pacifique.
Une scène encore peu montrée en France, représentée notamment par Fiona Clark, dont les photographies documentent depuis plusieurs décennies des communautés marginalisées de Nouvelle-Zélande, ou Serwah Attafuah qui conçoit des mondes virtuels peuplés d’avatars afrofuturistes. Le travail de Yuriyal Eric Bridgeman relie pour sa part peinture, pratiques communautaires et traditions de son clan en Papouasie-Nouvelle-Guinée.
La Biennale ne se cantonnera pas à ses trois grands pôles. Les œuvres apparaîtront aussi dans les traboules des pentes de la Croix-Rousse, le jardin du musée des Beaux-Arts, le parking Saint-Antoine, la station de métro Part-Dieu, la Cour des Loges, la Fondation Bullukian, l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne et le musée des Confluences. Cette dispersion prolonge le principe même du passage : franchir les murs des institutions et glisser l’art dans des lieux empruntés chaque jour.
Voies principales et de chemins de traverse
Au musée des Beaux-Arts, l’exposition Musée sentimental, réalisée avec le macLYON et le Centre Pompidou, réunira par ailleurs une soixantaine d’artistes autour de la pratique de la collection. De Marcel Duchamp à André Breton, de Christian Boltanski à Annette Messager, objets ordinaires, accumulations, boîtes et vitrines montreront comment une chose apparemment dérisoire peut devenir le réceptacle d’une mémoire intime.
Cette attention aux usages se retrouve enfin dans la Biennale en territoires. Des projets seront menés avec les équipes et les patients de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu à Oullins-Pierre-Bénite, dans un quartier d’Écully, entre le 9e arrondissement de Lyon et Saint-Pierreville en Ardèche, ou encore auprès des salons de coiffure africains de la Guillotière. L’économie du soin, la consommation raisonnée, le patrimoine textile et les normes de la beauté y seront abordés avec celles et ceux qui les vivent.
Plus qu’une exposition-fleuve, cette 18e Biennale se présente donc comme un réseau. Un ensemble de voies principales et de chemins de traverse où les œuvres, les lieux et les habitants sont appelés à se rencontrer. Reste au visiteur à accepter de s’y perdre un peu. Car à Lyon, le meilleur moyen de passer d’un rêve à l’autre pourrait bien être de ne pas emprunter la route la plus directe.