Benjamin Petit et Romane Scarlata : “Notre défi, c’est de défendre et faire comprendre que le Marché Gare est un lieu singulier”

Benjamin Petit et Romane Scarlata : “Notre défi, c’est de défendre et faire comprendre que le Marché Gare est un lieu singulier”
Benjamin Petit et Romane Scarlata : “Notre défi, c’est de défendre et faire comprendre que le Marché Gare est un lieu singulier” - DR

Le Marché Gare, salle de concerts située près de Perrache entièrement rénovée en 2022, va fêter ses vingt années d’existence au printemps. Bilan et perspectives en compagnie de Benjamin Petit, le directeur, et Romane Scarlata, l’adjointe à la programmation.

Sébastien Broquet : Quel est votre regard sur ce Marché Gare rénové en 2022, qui est également depuis cette date porté par sa propre association et dissocié de la MJC Confluence : tout s’agence comme prévu, ou bien des difficultés — et à l’inverse, des bonnes surprises — sont-elles apparues en faisant fonctionner cette nouvelle salle ?

Benjamin Petit : En posant un regard sur le passé à l’occasion de nos vingt ans, je me rends compte que nous avons traversé deux décennies qui constituent deux phases importantes. Lors de la première, il fallait construire les bases de ce projet, notamment développer et convaincre avec une ligne artistique à l’identité forte. Ce qui a abouti à la labellisation SMAC et à la validation du projet de rénovation.

Durant la décennie suivante, nous avons fait cette mue avec, en effet, la sortie de la MJC et la création de notre association propre pour porter le projet ; ensuite, la rénovation puis ces trois dernières années, le lancement du bâtiment. 

On sort de cette phase-là pour réellement lancer la fusée et développer le projet, qui repose désormais sur des bases très solides. Ces trois dernières années, depuis la réouverture, ont été consacrées à mettre le Marché Gare sur les bons rails, notamment grâce à une croissance très importante : le périmètre du projet a triplé. Nous sommes arrivés à 1 M€ de budget, nous étions à 350 000 € juste avant la réouverture. Et nous étions quatre permanents, aujourd’hui nous sommes dix. 

Nous avons pu augmenter les subventions en même temps que nos ressources propres ; l’équilibre est quasiment le même qu’auparavant, avec environ 50% de subvention. Cette croissance a été accompagnée par les pouvoirs publics, mais elle a donc été nourrie par le travail et les activités propres de la salle. Nous bénéficions de presque 500 000 € de subvention, principalement via la Ville et la DRAC — environ 200 000 € chacun. Le troisième financeur, c’est la Région avec 50 000 €. Nous regrettons que cette subvention régionale n’ait jamais évolué en quinze ans, même si nous sommes conscients du contexte général et nous n’allons pas nous plaindre par rapport à la situation d’autres acteurs culturels. En revanche, c’est regrettable que nous soyons restés la SMAC d’Auvergne-Rhône-Alpes la moins financée par la Région. Depuis deux ans, nous avons également un financement de la Métropole de Lyon qui est moindre mais très intéressant : 20 000 € pour l’enseignement artistique, sur un gros projet que l’on mène autour de la professionnalisation des musiciens. 

Nous avons rattrapé le retard de structuration ces trois dernières années. Ça a été un sacré challenge de gérer cette croissance aussi nécessaire que rapide. Ça a beaucoup secoué, mais ce qui est satisfaisant, c’est de voir que nous sommes bien lancés.

L’outil en lui-même, c’est beaucoup de satisfaction parce que tout le travail que nous avons pu faire avec la Ville, la Métropole et les architectes, a vraiment payé : nous avons un équipement performant, agréable à travailler. C’est un outil précieux et c’est bien de le dire car ce n’est pas si fréquent qu’il y ait une véritable alchimie entre la volonté d’un aménageur, d’une collectivité et celle de l’exploitant pour arriver à un rendu qui correspond aux enjeux de chacun et qui fonctionne.

LP : Vous allez fêter les vingt ans de la salle en cette année 2026, elle a été inaugurée le 1er février 2006 : quel regard portez-vous sur ces vingt années qui ont vu le secteur musical et culturel être beaucoup chamboulé voire questionné sur ses fondamentaux ?

B. P. : Nous avons suivi une dynamique assez particulière, nous sommes passés d’une salle de concert de MJC avec une programmation alternative au statut d’institution culturelle labellisée. Ce qui nous a amené des missions de service public auxquelles il nous faut répondre. Et une exigence d’exemplarité, avec beaucoup de comptes à rendre et à honorer. Notre projet a beaucoup évolué et ça conditionne mon regard sur les enjeux actuels. 

La tendance à laquelle nous assistons, qui se manifeste très concrètement, c’est la concentration dans le secteur de la musique. Nous le craignions il y a quinze ans avec l’arrivée de Live Nation en France, mais c’était encore assez lointain. Là, nous sommes très clairement dans des stratégies de concentration tous azimuts. Ce qui pose des questions très concrètes de défense de la création et de la diversité musicale. Et d’existence des indépendants, que ce soit dans la production ou le live. 

Tout ça se passe sur fond de mutation économique avec une prise de poids considérable du streaming, qui se fait aux dépens des artistes mais aussi du live. Tout en ayant toujours cette grosse pression économique sur le live, héritée de la période de transition vers la dématérialisation. Au moment où ce nouveau modèle économique du streaming commençait à émerger, les revenus se sont vraiment concentrés sur live, ce qui nous a mis cette grosse pression il y a quinze ans. Ce qui est terrible, c’est que l’industrie maintient la grosse pression sur le live tout en dominant le schéma du streaming. Nous sommes vraiment très contraints, et ce n’est pas évident de rester viables dans ce contexte. 

Il est aujourd’hui encore plus compliqué qu’avant de défendre un projet répondant à des missions de service public tout en résistant aux pressions mercantiles. Ça devient vraiment compliqué. Les enjeux se sont polarisés, à l’image du climat politique : nous sommes dans une opposition de plus en plus frontale entre l’artisanat, les enjeux culturels, de création et de diversité, face au poids de l’industrie musicale. 

Notre défi, c’est de défendre et faire comprendre que nous sommes un lieu singulier, qui n’est pas au service de l’industrie musicale mais qui va défendre l’exigence, l’accessibilité, l’hospitalité. 

LP : 2026 est une année électorale : quels sont les enjeux à défendre face aux élus locaux et êtes-vous inquiets d’un changement d’exécutif ?

B. P. : Oui, puisque la Ville est notre premier financeur avec le ministère de la Culture. C’est forcément un enjeu très fort. Je suis donc très attentif, mais je suis confiant dans la mesure où notre projet, s’il est politique, n’est pas pour autant partisan. Il est politique car il sert une utopie, celle d’un lieu qui joue un rôle sur son territoire, qui assume des responsabilités sociétales, culturelles, artistiques. N’importe quel exécutif peut s’en saisir si nous arrivons à bien le faire comprendre. 

Ce dont il s’agit aussi, c’est d’expliquer — les grilles de lecture peuvent être différentes selon les élus — que même d’un point de vue économique, nous sommes un acteur structurant sur le territoire. 

LP : Confluence, où vous êtes installé, a été totalement métamorphosé depuis votre ouverture. Comment s’articulent vos actions par rapport au quartier et au nouvel urbanisme se développant autour de vous ?

B. P. : Ce qui peut paraître étonnant, c’est que le développement que nous avons voulu imprimer au Marché Gare va un peu à contre-sens de ce que l’on pourrait imaginer a priori. Là où l’on poursuivait un développement régional quinze ans en arrière, nous essayons aujourd’hui de nous recentrer sur du local. Voire de l’hyper local. 

Notre programmation est toujours d’une portée régionale, nationale, voire internationale. Mais nous cherchons à nous ancrer davantage dans le territoire, y compris immédiat, proche. Ce qui a été permis par la rénovation du bâtiment avec de nouveaux outils, comme le Kiosk et sa centaine de places. Mais aussi par l’évolution du quartier qui, il y a quinze ans, était en plein bouleversement, avec une sorte de no man’s land dans sa partie sud. 

Cette double opportunité d’une population revenue sur le territoire, composée à la fois d’habitants et de personnes qui travaillent dans le quartier, plus ce nouveau bâtiment, nous ouvre la possibilité de nous ancrer dans le territoire immédiat. Ça se traduit par les déjeuners-concerts que l’on fait deux fois par mois, qui sont une entrée très particulière où l’on propose de découvrir des artistes locaux en début de parcours. Ils vont rencontrer un public différent de celui qui vient le soir sur entrée payante. Nous avons pu ainsi ouvrir nos portes à des personnes d’autres classes d’âge, d’autres réalités socio-professionnelles et c’est très intéressant. 

Nous pouvons désormais ouvrir la salle et le bar deux heures avant le début des spectacles pour que les personnes puissent venir rencontrer du monde même sans aller ensuite au concert, et commencer ainsi à positionner le Marché Gare comme un lieu plus quotidien, plus familier, où l’on peut simplement venir boire un verre.

Et il y a tout le travail d’action culturelle avec la programmation jeune public développée depuis la réouverture, qui nous fait travailler avec beaucoup d’associations locales issues du champs culturel, mais aussi médical, social et éducatif. Nous continuons ainsi à tisser ce maillage territorial.

LP : Comment se construit et s’équilibre une programmation au Marché Gare ? 

Romane Scarlata : Nous avons une programmation de plus en plus éclectique, qui sur un trimestre, s’équilibre entre les projets locaux, de la région, et les nationaux et internationaux — même si nous n’en faisons pas beaucoup finalement. Les internationaux représentent 20% de nos dates. 

On équilibre aussi entre différentes formes de programmation, comme les déjeuners-concerts dont on a parlé précédemment. Pour les premières parties, nous privilégions les artistes issus de la région. Et nous proposons désormais beaucoup de release party : les fêtes de sorties de disques d’artistes locaux, ça représente plus de deux dates par trimestre. C’est un format qui marche très, très bien. 

B. P. : Nous arrivons à faire venir, sur ce format, 300 ou 400 personnes sur des concerts de groupes locaux ! C’est génial. Le secret de cette réussite, c’est d’être très attentif à organiser ces soirées au bon moment pour le groupe, de s’inscrire dans sa dynamique de développement. 

R. S. : Nous accordons aussi une grande importance à la parité.

LP : Vous êtes une salle de 400 places, une jauge rare à Lyon intra-muros, permettant la découverte de jeunes artistes : des producteurs indépendants regrettent de ne pouvoir investir plus souvent ce lieu. Est-ce une réflexion pour l’avenir ou un choix assumé de votre part ?

B. P. : C’est une question importante et intéressante, car à Lyon nous sommes dans une situation atypique : la cohabitation de plusieurs promoteurs locaux à forte activité, avec des lieux de concerts conventionnés. À Paris, il y a beaucoup de promoteurs locaux, d’organisateurs sans lieux, qui disposent d'énormément de salles de concerts sans programmation propre et dévolues à de la location.

Dans d’autres grandes villes, nous allons avoir des salles conventionnées actives, des SMAC, mais avec pas ou peu de promoteurs locaux. À Lyon, nous avons la particularité d’avoir cette cohabitation. Pour nous, il est important de travailler avec ces promoteurs locaux, surtout lorsqu’ils vont participer à la diversité de l’offre musicale — je pense notamment à Sounds Like Hell qui programme uniquement des artistes issus du metal dans toutes ses nuances. 

Nous sommes effectivement la seule salle avec cette jauge dans Lyon intra-muros et les enjeux et la pression sont forts. Nous sommes conscients de cette situation, mais nous ne pouvons pas faire n’importe quoi. Si nous ouvrions la salle à tous vents, nous en perdrions certainement et l’esprit, et la viabilité dont nous sommes les garants. 

Il nous faut trouver un équilibre assez fin, délicat, entre l’ouverture à ces promoteurs dans le sens de la diversité, mais sans servir de simple outil à l’industrie musicale qui vient louer des lieux pour faire jouer des artistes mainstream. Nous devons rester attentifs aux artistes qui ont un propos fort et qui sont dans l’industrie musicale tout en défendant l’intérêt de la création. Nous devons continuer à être sélectifs et exigeants concernant les artistes qui vont venir jouer ici. Nous sommes obligés de travailler avec l’industrie musicale, mais il ne s’agit en aucun cas d’être à leur service.

LP : Quelles sont les festivités prévues pour les 20 ans ?

R. S. : Nous voulons à l’avenir développer au Marché Gare le côté “rassemblement festif et convivial”, et l’anniversaire sera une superbe occasion pour tester de nouveaux formats. Nous allons programmer des événements atypiques, ce que nous n’avons pas eu l’habitude de faire jusqu’ici.  

B. P. : Nous désirons tester et initier des nouveaux formats, de nouvelles approches, autour d’événements fédérateurs. Nous allons décliner ça au travers d’une dizaine de dates lors du prochain trimestre, entre avril et juin. Nous allons multiplier les entrées pour toucher tout le monde. La programmation sera dévoilée fin janvier !

Propos recueillis par Sébastien Broquet


Marché Gare

4-6 place Hubert Mounier, Lyon 2e

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