Sébastien Broquet : Depuis l’ouverture de la seconde salle en 2021, comment se porte le Périscope ?
Pierre Dugelay : Plutôt bien, même si je n’aurais pas donné la même réponse il y a six mois. L’ouverture de la nouvelle salle a vraiment été positive. Nous avions bien pris le temps, avant les travaux, de savoir ce dont nous avions exactement besoin en termes d’usages, avant toute question architecturale. Et nous avons senti dès l’ouverture que ça répondait vraiment à nos attentes. En ne faisant pas “plus” ou “plus grand”, mais en articulant mieux les choses pour que nos deux activités principales, les concerts et les résidences, se déroulent beaucoup plus facilement.
Nous avons pu augmenter très fortement le nombre de jours de résidence. Nous étions ainsi l’an dernier à cent jours d’occupation du plateau, tout en gardant une activité de concerts importante et en permettant aux deux de se faire correctement. C’était vraiment un super choix de se donner les moyens d’articuler et juxtaposer ces deux activités.
Dans le même temps, le développement des projets européens et des ateliers Lobster, les deux parties additionnelles à notre activité de SMAC, nous ont permis d’avoir une équipe complète pour couvrir l’ensemble de ses activités. Une équipe qui, indirectement, a pu beaucoup nous aider au niveau de la SMAC. C’est grâce à ces deux développements concomitants que nous pouvons avoir une équipe importante et que ça se passe très bien.
Mais, et nous pouvions nous y attendre avec les grands projets européens, nous allons avoir un “trou” : notre grand projet “Better Live” va se terminer et nous n’aurons pas tout de suite d’autre grand projet en financement européen. Nous allons devoir diminuer la voilure dans les mois qui viennent, car l’activité SMAC est assez déficitaire en elle-même et ça va être assez difficile. Nous allons trouver des solutions.
S. B. : Ça représentait quel montant, cette aide européenne ?
P. D. : Près de 80 000 euros étaient alloués à notre équipe salariée, c’est ce qui va être le plus compliqué à gérer en termes de redimensionnement des ressources humaines. Le reste, c’était de l’action : nous avions entre 200 000 et 300 000 euros chaque année pour les missions menées. Comme nous ne déploierons plus ces actions, c’est plus facile, même si c’est dommage.
C’était voué à être expérimental, comme pour les deux années où nous avions organisé des tournées décarbonées d’artistes étrangers : une super expérience. Nous avons un excellent bilan et nous sommes allés au bout de plusieurs choses sur les questions écologiques et de plaidoyer avec la campagne “Small is Better”. Travailler au projet rend compliqué le fait de bien calibrer l’équipe pour les mener, puis d’être obligé de la réajuster quand nous avons un projet en moins.
S. B. : Comment est financé le Périscope ?
P. D. : En 2025, le budget était de 1,3 millions d’euros. L’arrêt du projet Europe cette année va nous enlever 300 000 euros, nous descendons à 1 million d’euros pour 2026.
Notre seconde grosse activité, ce sont les ateliers Lobster : un programme d’accompagnement culturel, financé principalement par la Métropole de Lyon et par le FSE, le Fonds Social Européen. L’Europe est là, mais dans un contexte différent, via les fonds régionaux. Tout cumulé, ça représente 150 000 euros, dédiés à notre équipe. Nous avons une personne pour l’accompagnement et ensuite, ce sont mes collègues et moi qui faisons les ateliers en interne.
Pour le cœur de la SMAC, nous sommes donc à 800 000 euros, dont 100 000 euros de billetterie et 100 000 euros de bar. Nous avons une très forte aide du ministère de la Culture : 190 000 euros. La Région est à 60 000 euros.
La Ville de Lyon est à 150 000 euros : c’est très bien, mais le souci, c’est qu’elle est en dessous de l’aide du ministère, ce qui est assez rare pour une SMAC. Qui plus est, nos trois bâtiments sont dans le domaine privé et nous les louons, nous n’avons donc aucune subvention indirecte de la Ville de type mise à disposition de locaux. C’est sûr que sur 1,3 millions d’euros, c’est un petit financement en termes de pourcentage pour une SMAC.
S. B. Nous approchons des élections municipales : vous suivez avec attention, inquiétude ?
P. D. : Je pense qu’un label reste un label. Qu’un label SMAC, notamment avec le soutien du ministère de la Culture, est quelque chose de solide. Mais nous ne sommes jamais à l’abri de surprises... Quelquefois, nous croyons avoir des choses solides, qui disparaissent : il faut toujours rester méfiant.
Ce qui est important, c’est la relation entre le ministère de la Culture — via les DRAC — et la Ville, s’il y a un changement de municipalité, pour que les choses restent en continuité. Mon enjeu est de continuer à avoir un soutien de la Ville proportionnel au budget général et à l’ensemble de nos activités, qu’elle soit un pilier fort et central. Les arguments, nous les avons.
La Métropole est également en jeu et elle nous soutient sur les ateliers Lobster. Nous avons donc un double enjeu. Les changements, ça peut être à double tranchant, c’est toujours l’occasion de rediscuter. Dans les deux cas, dans ces moments post-élections, il faut toujours faire un point pour savoir où l’on va. Nous commençons à avoir l’habitude !
S. B. : Quelles sont les principales difficultés rencontrées par une salle comme la vôtre aujourd’hui ?
P. D. : Sur les questions de ressources propres — public et bar —, c’est assez stable et même en développement. Nous avons la main sur ces leviers-là.
Le plus difficile, c’est de toujours travailler sur de très gros appels à projets, ce qui induit des fluctuations très importantes. Mais nous ne sommes pas les seuls à Lyon : Arty Farty nous a précédé sur ce sujet. Nous sommes deux structures fonctionnant sur des volumes d’appels à projets européens très importants. C’est une culture du risque parfois compliquée, souvent difficile à comprendre pour les autres partenaires qui nous voient très riches à certaines périodes et avoir forcément des creux, car ces types d’appels à projets sont très compétitifs.
S. B. : Le Périscope peut-il être considéré comme un club de jazz ou est-ce trop réducteur ?
P. D. : Nous aimons garder cette étiquette jazz. C’est pour ça que nous avons lancé le festival Récif, c’est un moment pour réaffirmer ce marqueur principal. Qui n’est toutefois pas exclusif, parce que le Périscope est un outil de partage, nous travaillons avec d’autres, parfois sur des styles assez éloignés du jazz.
L’exemple le plus actuel, c’est toute la partie de notre programmation axée sur les musiques traditionnelles contemporaines. Pour nous, et pour notre programmateur Raphaël qui travaille là-dessus, ça s’intègre de façon naturelle dans cette grande étiquette jazz. Nous ne sommes pas les seuls : le Pannonica à Nantes, qui est l’une des salles emblématiques du jazz en France, est d’accord sur le fait que ces musiques traditionnelles d’aujourd’hui entrent dans notre champ d’action.
C’est un exemple parmi d’autres et ça peut changer d’années en années, différents mouvements peuvent s’intégrer dans cette étiquette jazz, donc nous aimons la garder.
S. B. : Récif : pourquoi un festival ?
P. D. : Au Périscope, comme chez nos collègues — clubs et salles en tous genres —, nous avons tendance à nous considérer le plus souvent en concurrence avec les festivals. Du coup, pourquoi nous y allons nous-mêmes ? Ça a été une grosse discussion, quand nous avons fait la première édition il y a deux ans.
C’est très pratique : en termes de message pour le grand public, c’est un moment fort et là c’est justement sur la question de l’étiquette : nous faisons un festival de jazz. Il n’y en avait pas à Lyon et ça marque les gens qui ne connaissent pas le Périscope. Avec Récif, nous l’affirmons : le sens de notre programmation, notre fil conducteur, c’est le jazz. Durant cinq jours, nous essayons de couvrir toutes les facettes du jazz d’aujourd’hui.
S. B. : Le Périscope, c’est aussi un lieu où l’on travaille la journée, sans public : nombreux sont les artistes à venir créer en résidence chez vous. Pouvez-vous nous expliquer ce volet de votre activité ?
P. D. : Le Périscope est un lieu de vie et de travail pour les musiciens. Nous avons les locaux de répétition au sous-sol, et le maximum de mises à disposition du plateau. Le Périscope doit être un outil à leur service.
Propos recueillis par Sébastien Broquet
Le Périscope
13 rue Delandine ; Lyon 2e