Hugo Frison : "Ce qui différencie le Théâtre de La Renaissance, c’est la création"

Hugo Frison : "Ce qui différencie le Théâtre de La Renaissance, c’est la création"
DR Théâtre de La Renaissance

Arrivé à la direction du Théâtre de La Renaissance au moment de la fusion entre Oullins et Pierre-Bénite, Hugo Frison accompagne la transformation d’un territoire culturel en pleine recomposition. Avec la volonté d’ouvrir davantage le théâtre à l’espace public et une programmation placée sous le signe de la musique live, il défend un projet artistique exigeant et populaire.

Sébastien Broquet : Oullins et Pierre-Bénite ont fusionné en une seule commune le 1er janvier 2024. Quels changements en résultent, en termes de politique culturelle, de programmation et de fonctionnement, pour le Théâtre de La Renaissance ?

Hugo Frison : Cette fusion a eu lieu au moment où je suis arrivé. Je n’ai donc pas connu l’avant, mais j’ai effectivement pris mes fonctions au même moment que cette nouvelle commune se mettait en place. Là, c’était aussi la première fois qu’il y avait des élections municipales à l’échelle de cette commune fusionnée. Pour nous, cela a forcément changé des choses. À Pierre-Bénite, il y a aussi un théâtre, une médiathèque, une MJC. Cela pose donc une question très concrète : comment travaille-t-on ensemble, au sein d’une même commune, entre différents acteurs culturels qui peuvent avoir des objectifs communs ?

À l’endroit du théâtre, c’est globalement assez simple, parce que nous sommes sur des lignes complémentaires. La Renaissance est une scène conventionnée, avec des écritures artistiques singulières. L’association avec la Maison du Peuple, à Pierre-Bénite, se fait donc assez naturellement, dans cette idée de complémentarité. Mais il y a aussi l’enjeu de trouver des moments de jonction : comment fait-on évènement ensemble ? C’est encore en discussion, car les choses prennent du temps. Il y a des pratiques à déconstruire et à reconstruire.

Nous avons, par exemple, un gros travail avec les écoles, notamment avec les musiciens intervenants. Il existe une école de musique municipale à Pierre-Bénite, et un rapprochement s’est opéré. Nous travaillions déjà beaucoup avec les musiciens intervenants de la ville, sur de gros projets de médiation à long cours dans les établissements scolaires, ce qui n’était pas forcément le cas à Pierre-Bénite.

Nous sommes donc encore dans une période où les choses essaient de s’harmoniser, en termes de service public et d’accessibilité sur le territoire. Par exemple, le prix des spectacles pour les scolaires à la Maison du Peuple n’est pas le même qu’à Oullins. Tout cela est encore en train de se faire. Je ne dirais donc pas que nous sommes déjà dans une véritable projection de politique culturelle. Pour l’instant, il s’agit plutôt d’essayer d’obtenir quelque chose de cohérent sur le territoire.

S. B. : Votre territoire est aussi en pleine mutation culturelle grâce à l’arrivée des Grandes Locos et des Biennales. Avez-vous ressenti un impact ? Des synergies nouvelles pourraient-elles se mettre en place ?

H. F. : On sent que ce territoire est en train de devenir un pôle important de la métropole. Quand j’ai candidaté, ce qui me donnait aussi envie, c’était la proximité avec les Grandes Locos, le Lyon Street Food Festival, Nuits sonores, les Biennales… Oui, on sent que cela nous aide à casser une image que l’on pouvait avoir. Même si le métro dessert très rapidement Oullins, il reste parfois, dans l’imaginaire de l’agglomération, l’idée qu’aller à Oullins-Pierre-Bénite, c’est loin. Or, en trois arrêts de métro, on peut être devant notre théâtre. Je pense que ce nouvel environnement participe à cette déconstruction.

Cela nous aide aussi à entretenir des partenariats plus conséquents. Je pense notamment à la Biennale de la danse, avec laquelle je suis beaucoup en relation. L’an dernier, nous avons accueilli trois spectacles de la Biennale, et même quatre projets réalisés ensemble. Cela renforce ce lien-là. Il y a aussi le projet de tiers-lieu Spark, avec le Ninkasi, Etic, Graines de Sol… Des discussions sont en cours autour du quartier de La Saulaie, pour réfléchir à la manière dont nous allons pouvoir être ensemble. Oui, on sent que ça commence à bourdonner. Il y a quelque chose de l’ordre de : c’est bien d’être à cet endroit, à ce moment-là.

Nous cherchons aussi des espaces de discussion avec le Lyon Street Food Festival. Ils vont venir chez nous prochainement. Nous avons des partenariats sur notre temps fort Rues sonores, où ils amènent aussi cette dimension street food. On sent que cela aide vraiment les partenariats.

S. B. : Parlez-nous de ce temps fort dans l’espace public : les Rues sonores.

H. F. : C’est une intention forte. Je n’arrive pas à imaginer un projet sans un dedans-dehors. La Renaissance était très présente dans ses murs. Moi, je suis arrivé avec cette volonté d’être aussi dans l’espace public, dans une idée de dialogue avec le territoire. Et le dialogue va dans les deux sens : on va chez les gens, on va vers eux, et ensuite les gens peuvent aussi venir chez nous avec plaisir.

Nous allons mettre en place la troisième édition de Rues sonores dès septembre, avec trois ou quatre jours de festivités. Nous proposerons des spectacles très pluridisciplinaires : du cirque, de la danse, un peu de théâtre, un peu de musique, forcément, dans l’espace public. C’est un temps fort que nous voulons faire grandir et qui est en train de s’étoffer. Pour l’instant, avec les ressources que nous avons, il reste encore un peu centré sur Oullins. Mais il y a cette volonté, cet objectif, d’être aussi vraiment présents du côté de Pierre-Bénite. Cela fait partie des discussions avec la Maison du Peuple : comment travaille-t-on le territoire ?

S. B. : C’est la première fois que vous dirigez un lieu de cette importance. Quel est votre constat après deux ans ?

H. F. : Avant, j’étais dans un théâtre deux fois moins conséquent, avec un budget d’environ 600 000 euros et cinq salariés. Ce n’était pas du tout le même écosystème. Ici, il y a bien sûr la question de l’équipe, et celle de l’institution, qui est un peu plus lourde. On sent qu’il faut davantage de temps pour faire bouger les lignes.

Mais, pour moi, le vrai changement, c’est surtout l’environnement. Dans le théâtre où j’étais auparavant, nous étions un peu seuls. Sur un périmètre assez large, il y avait un théâtre conventionné, et notre champ d’action était à la fois plus vaste. Nous devions être beaucoup plus pluridisciplinaires. Ici, on sent qu’il y a un jeu de partenariat, et en même temps une forme de compétition, même si ce n’est pas ce que l’on recherche. Il existe un flux de spectacles énorme, ou en tout cas très conséquent, dans l’agglomération. Ce ne sont donc pas les mêmes enjeux en matière de communication, de recherche de publics, de présence dans cet écosystème. Comment existe-t-on ? Comment fait-on la différence ?

Pour nous, l’enjeu de la différence se situe du côté de la musique. Ce que nous défendons vraiment, c’est la musique live au plateau, dans toutes les propositions. C’est une contrainte que je me suis donnée, une contrainte formelle, pour nourrir cet endroit de musicalité. Ce n’est pas exactement l’endroit de la salle de concerts, car nous sommes sur un rapport scénique, un mélange des formes. Mais c’est un endroit où la musique est très forte.

La question, aujourd’hui, c’est comment on existe et comment on est ensemble sur un territoire où il y a des théâtres : La Mouche à côté, la Maison du Peuple dans la même ville, les Biennales, les Grandes Locos… En prenant le C10, on est aux Célestins en moins de quinze minutes. Cela crée beaucoup de discussions avec les directrices et les directeurs, pour savoir sur quoi chacun se positionne, et sur quoi on ne se positionne pas, afin d’éviter d’avoir la même programmation à l’échelle de l’agglomération.

S. B. : Vous avez annoncé vouloir donner une coloration encore plus musicale au lieu, installer la musique au centre d’une programmation transdisciplinaire. Êtes-vous satisfait des premiers retours ? Allez-vous poursuivre dans cette voie ?

H. F. : Globalement, je crois qu’il y a plutôt une adhésion au projet. Après, ce qui est compliqué actuellement, c’est que nous subissons un contexte qui n’est pas très favorable. Nous devons parfois réorienter rapidement le projet, sans toujours avoir le temps de le laisser mûrir pour que le public puisse pleinement se l’approprier.

Cette année, j’étais très heureux de ma programmation. Elle dessinait une vraie ligne artistique, avec beaucoup d’artistes qui n’étaient pas venus si souvent que cela dans la région. Ce n’était pas forcément évident. Le travail du secrétariat général et des relations avec les publics a été assez conséquent pour aller chercher des spectateurs sur des propositions moins connues. Et les gens ont été très heureux.

La saison prochaine, je m'orienterai vers quelque chose d’un peu différent, pour des raisons de conjoncture. Ce qui différencie peut-être La Renaissance, c’est aussi la création. Je sens que de nombreuses compagnies régionales sont dans une situation où elles ont besoin de lieux pour créer, et n’en trouvent pas forcément. L’année prochaine, je changerai donc un peu de braquet. Je garde cet enjeu de musique live, mais il y aura beaucoup de créations régionales. Nous allons faire beaucoup de premières, plus que nous ne l' avons jamais fait. Nous évoluons avec ce contexte où nous apprenons régulièrement des baisses de financement, et où nous devons voir comment nous réorienter.

S. B. : Quel est le budget du Théâtre de La Renaissance et comment est-il financé ?

H. F. : Le budget de La Renaissance est d’environ 1 350 000 euros. Globalement, il y a environ un million d’euros de subventions de fonctionnement. Le reste vient de la billetterie, des appels à projets, du mécénat et d’un peu de location. La Ville d’Oullins-Pierre-Bénite apporte environ la moitié du budget, autour de 700 000 euros — avec une baisse de 35 000 euros cette année.

La DRAC nous apporte 150 000 euros, avec une baisse de 10 % cette année, soit 15 000 euros. Pour la Région, c’est resté stable. La Métropole, elle, apporte 57 000 euros, un montant stable également depuis plusieurs années.

C’est l’une des grandes difficultés, pas seulement pour La Renaissance mais pour toutes les structures : nous apprenons les arbitrages financiers très tardivement, sur l’année en cours. Or, comme beaucoup de structures, nous sortons notre plaquette en juin. J’ai déjà fini 2026 et engagé une grande partie de 2027, avec l’idée d’un service public stable. Nous signons des conventions pluriannuelles d’objectifs, avec des montants censés être fixes. Mais s’il y a des baisses, cela devient plus difficile à gérer, à la fois dans nos engagements auprès des artistes et en interne. Nous avons projeté des choses, et il devient plus délicat de se positionner, d’autant qu’il existe cette inertie dont je parlais au début.

S. B. : Quels sont les temps importants de votre prochaine saison ?

H. F. : Il y aura d’abord Rues sonores, qui est pour nous une sorte d’ouverture de saison. On fait la fête pendant trois ou quatre jours, on voit des spectacles. Nous sommes sur un principe de participation libre, parce que j’attache beaucoup d’importance à la participation du public dans le projet, dans sa globalité.

Cette participation existe artistiquement, en privilégiant des formes circulaires, immersives, quadri frontales, pour sortir un peu de la passivité que peut induire un dispositif très frontal. Mais elle existe aussi dans la tarification. Depuis un an, nous avons mis en place un tarif choisi sur toutes les propositions. Sur Rues sonores, nous sommes en tarification libre. Il y a donc vraiment une discussion avec les habitants, les spectateurs et les spectatrices, autour de ce qu’ils sont prêts à mettre. Nous proposons une grille à 6, 13, 18, 24 ou 30 euros.

Ensuite, nous aurons Au fil d’Avril, un temps autour du théâtre d’objets et de la marionnette. Ce sera aussi la troisième édition. Nous voulons souligner que la marionnette et le théâtre d’objets ne sont pas réservés au jeune public, ni seulement à de petits plateaux. On peut traiter beaucoup de choses avec cette esthétique-là. C’est quelque chose qui nous tient à cœur, qui est présent dans la métropole, mais que nous avons envie de renforcer encore.

En octobre, nous aurons aussi une grosse création, en partenariat avec l’Opéra Underground et avec l’aide de la SPEDIDAM. J’attends encore les derniers arbitrages, mais nous aurons la création de The Very Big Experimental Toubifri Orchestra sur le plateau. Ils seront 25 sur scène et 32 dans l’équipe. Nous sommes assez contents de pouvoir encore proposer ce genre de choses, avec beaucoup de monde sur le plateau.

Cela devient de plus en plus difficile d’avoir de grandes formes. Un casting avec 25 personnes sur scène, aujourd’hui, c’est quasiment exceptionnel. Si nous y arrivons, c’est parce que nous avons plusieurs partenariats et que nous allons chercher de l’argent à différents endroits. Sinon, dès que l’on parle de huit interprètes au plateau, on est déjà sur de grands formats pour nous. Aujourd’hui, la moyenne est plutôt autour de quatre personnes sur scène.

S. B. : Comment voyez-vous l’équilibre d’une programmation entre spectacles capables de remplir la salle et découvertes plus exigeantes ? Comment arbitrez-vous vos choix ?

H. F. : Nous savons que nous devons réaliser au moins 200 000 à 220 000 euros de billetterie. Il y a donc bien sûr un enjeu de remplissage. Avec le tarif choisi, qui au final ne nous fait pas perdre d’argent et nous a permis de ne pas augmenter le prix des places comme de nombreux théâtres, cet enjeu reste important. Mais je n’ai pas forcément envie de travailler avec des têtes d’affiche. D’abord parce qu’il y a beaucoup de théâtres autour de nous qui le font déjà, et parce que nous n’avons pas les capacités financières pour nous positionner à ces endroits-là. Nous ne travaillons donc pas tellement sur des grands noms.

Par ailleurs, nous ne fonctionnons pas sur l’abonnement. Si le public vient uniquement pour des têtes d’affiche, cela ne fonctionne pas non plus, pour moi. Notre réflexion porte plutôt sur la diversité des esthétiques, pour que chacun puisse trouver des entrées différentes, et que cela puisse nourrir tout le monde.

Ce n’est donc pas tant une question de noms que de thématiques ou d’esthétiques. Nous allons essayer de mettre un peu de cirque, un peu de danse, des choses plus légères, d’autres plus sociétales. Quand il s’agit d’une création, où nous n’avons pas forcément d’images ou de vidéos pour donner envie, nous travaillons davantage à partir du texte.

Je travaille beaucoup comme cela, en discussion avec le service des relations avec les publics. Nous nous demandons si nous aurons le temps d’aller chercher les publics. Par exemple, pour une création autour d’une correspondance de détenus, nous l’avions d’abord positionnée plus tôt dans la saison. Puis nous nous sommes dit que nous n’arriverions pas à mobiliser suffisamment de public à ce moment-là. Nous l’avons donc décalée en fin de saison, pour avoir le temps d’activer des partenariats.

C’est un peu comme cela que je construis la programmation. Encore une fois, nous sommes dans un territoire où, si l’on veut voir des têtes d’affiche, il suffit de se déplacer un peu : on peut aller au Radiant, à la Bourse du Travail, au TNP, aux Célestins… Il existe déjà beaucoup de lieux avec de grands noms, sur lesquels nous ne sommes pas en capacité de nous positionner.

Propos recueillis par Sébastien Broquet

Théâtre de La Renaissance


7, rue Orsel


Oullins-Pierre-Bénite

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