Huit heures, les pentes de la Croix-Rousse. Bruit de semelles, cafés qui ouvrent, vélos poussés à la main dans la montée. Personne ne regarde par terre : on regarde devant soi, ou son téléphone. Et puis, entre deux pavés descellés, une flaque de couleur. Des carreaux de faïence bleus, ocre, roses, ajustés au millimètre dans une brèche du bitume.
Ce n'est pas un rafistolage de la voirie. C'est une œuvre. Et vous marchez dessus depuis des mois.
Son auteur signe Ememem. Sur l'origine du pseudonyme, il s'amuse : "Ma mob fait vraiment ememem ! Et sinon, c'est aussi un petit conseil désintéressé : aime, aime, aime", confiait-il au Progrès. On ne connaît ni son visage ni son état civil. Il travaille de nuit, passe par un agent, laisse planer le doute - homme, femme, collectif ? - tout en assurant ne pas vouloir se fabriquer un personnage à la Banksy.
Il était mosaïste avant d'être Ememem. Son atelier, il l'a eu dans une traboule de la rue des Capucins, un de ces lieux partagés "entre artistes, rêveuses et rêveurs", raconte-t-il dans les pages de À la lyonnaise. C'est là qu'il glisse ses premières mosaïques dans les failles des murs - son "proto-flacking".
Puis, un jour de février 2016, il tombe sur un trou. "Je cherchais, je ne savais pas quoi, mais je cherchais dans les matières et les formes, et puis, à un moment donné, j'ai découvert le flacking. Il était là, à portée de main : mon premier trou. C'était un éclair, une explosion, la naissance d'une merveilleuse obsession". Le flacking, ou l'art de panser le bitume.
L’art du flacking Le mot vient de "flaque", et c'est un ami qui le lui a soufflé. L'artiste y tient. Le principe : mesurer la brèche, composer une mosaïque exactement à sa forme, la coller sur filet, la sceller dans la plaie. Rien n'est effacé. La blessure reste lisible : elle devient le dessin. Le geste est écologique : les carreaux viennent d'invendus, de chutes, de fins de collection, cette faïence qu'il aime voir quitter l'intimité des salles de bains pour finir sous les roues des camions-poubelles. Il est surtout un geste de réparation.
Le flacking ne masque pas l'usure de la ville : il la reconnaît, la nomme, lui offre autre chose que du goudron noir.
Lyon reste son terrain d'expérience privilégié, et il le revendique : "J'adore cette ville, toutes les ambiances, les reliefs, et le goudron sur les trottoirs ! Toutes les villes n'en offrent pas autant". Les pentes de la Croix-Rousse d'abord, la Guillotière ensuite, mais aussi les berges du Rhône, la place Bellecour, l'amphithéâtre de Fourvière. Plusieurs centaines de flackings ont été posés dans l'agglomération - leur nombre exact, l'artiste lui-même l'ignore, puisque chaque chantier de voirie en efface quelques-uns.
Cette fragilité fait partie de l'œuvre, et elle a créé une communauté : promeneurs et cartographes amateurs se relaient pour recenser les pièces et donner de leurs nouvelles. Ememem s'en réjouit : le flacking, dit-il, "oblige à une certaine attention, à aborder la ville avec un œil différent". Il ne décore pas Lyon, il converse avec elle - avec ses trottoirs, ses passants, et jusqu'à ses services de voirie, qu'il décrit en collègues plutôt qu'en adversaires.
Une reconnaissance internationale Le carreleur nocturne s'exporte. Ses mosaïques ont essaimé à Paris, Sète, Turin, Madrid, Barcelone, Leipzig, Aberdeen, Stavanger, jusqu'à Chicago et New York depuis 2024 ; on l'a invité à Austin et Shenzhen. Les institutions ont suivi : l'exposition Ceramics NOW à la Galerie Italienne et Art Paris en 2021, une commande pour le village des Athlètes des JO de Paris 2024. Forbes et The Observer lui ont consacré des portraits.
L'ancrage local, lui, ne faiblit pas : ces derniers mois, un projet à la Ferme du Vinatier, un autre avec les élèves du lycée Branly autour de la réparation de leur établissement. Voilà sa singularité lyonnaise : reconnu partout, il continue de poser des carreaux dans des rues où personne ne l'attend.
Après Ememem, on ne traverse plus Lyon de la même façon. On baisse les yeux. Là où beaucoup ne voient qu'une fissure, lui voit un espace de création, et il nous a appris à faire pareil.