Lyon Poche : Après un peu plus d’une année de direction en solo, cette saison est aussi la première programmée entièrement par vous. Quels bilan et perspectives ?
Pierre-Yves Lenoir : Le bilan est joyeux, ça marche bien. Nous sommes très contents d’avoir retrouvé le lien avec le public qui avait comme partout été fragilisé par la crise sanitaire. Aujourd’hui, on sent que le public a besoin de spectacle vivant, d’autant plus dans une période difficile, inquiétante. On a besoin de retrouver du sens, d'entendre des récits. De vivre des expériences fortes qui se différencient vraiment de celles que l’on peut vivre derrière son écran. C’est une tendance générale.
Cette période de co-direction avec Claudia Stavisky a été très utile pour mieux comprendre ce qu’était ce théâtre, ses fondamentaux, comment il pouvait évoluer. Et aussi quelle était la relation particulière au public à Lyon. Fort de ce temps-là - pendant lequel j’ai pu tester des choses en programmation, puisque j’étais déjà beaucoup en charge de ça -, les ambitions qui sont les miennes peuvent se résumer par la baseline de la saison 2024/2025 : “l'inattendu”. C’est proposer au public de venir trouver ici ce qu’il ne cherche pas a priori. Ce qu’il ne sait pas qu’il cherche. Lui présenter des expériences singulières, fortes et surprenantes.
Est-ce que les artistes sont encore écoutés et ont-ils encore la possibilité d’un discours engagé ? Le débat est lancé aussi bien en France qu’aux États-Unis, là-bas on voit que l’engagement des artistes lors de la dernière élection n’a servi à rien, en France on a pu lire un dossier dans Télérama sur ce sujet où l’hebdo écrivait qu’il y avait juste des coups à prendre pour un bénéfice proche de zéro… Qu’en pensez-vous ?
L’art et les artistes sont engagés par définition. Par essence. À partir du moment où l’on pratique son art, c’est un engagement fort et personnel, de tout son être et de toutes ses convictions. Ça ne fait aucun doute. Les artistes sont engagés à l’endroit de leurs spectacles, de leurs créations et de ce qu’il se passe sur le plateau. Que la place de l’artiste dans la société et l’écoute qu’il peut avoir dans la société, soit plus faible aujourd’hui, ça ne fait pas de doute non plus. Mais c’est aussi car tout s’est déplacé : ce sont les réseaux qui ont remplacé la presse, les fakes news remplacent les tribunes ou les prises de positions. Malheureusement, la voix des artistes n’est plus très audible, comme elle pouvait l’être auparavant, pour porter leur engagement dans la société.
En revanche, la scène est toujours un lieu de prise de parole important. Quand Sylvain Creuzevault arrive ici avec Edelweiss [France fasciste] et alerte sur les dangers de la période actuelle en rappelant ce qui a pu se passer en France pendant la collaboration, c’est un relais important qui doit être entendu.
Exemple qui permet de montrer comment vous travaillez ici : ce n’est pas seulement une pièce qui est proposée, il y a aussi toute une journée autour de cette œuvre, avec projection de documentaire, rencontres, débats…
La volonté, c’est de prolonger l’expérience du spectacle. Dans les fictions que l’on propose sur le plateau, les questions importantes sont abordées, on souhaite en compléter l’étude ou donner d’autres manières de les lire en donnant des contrepoints sur une thématique. Sur Edelweiss, on l’aborde notamment par le documentaire formidable de Christophe Cotteret sur le fascisme aujourd’hui, White Power. On met en regard ce que Sylvain a fait dans une démarche didactique, historique, avec la situation d’aujourd’hui. On donne des clés de compréhension.
Être engagé, c’est aussi accueillir Tatiana Frolova, artiste russe exilée, qui est devenue artiste associée des Célestins.
Elle a été repérée par le critique Jean-Pierre Thibaudat, et accueillie et présentée à Lyon depuis plusieurs années par le festival Sens Interdits et les Célestins. Tatiana développait en Russie un théâtre vraiment engagé et assez frondeur dans son tout petit lieu qu’elle animait au fin-fond de la Sibérie orientale, un petit théâtre de 23 places, dans la ville de Komsomolsk-sur-Amour. Il y avait des créations mais aussi un travail avec les habitants, ce qu’elle aime beaucoup faire. Un engagement fort. Le régime ne s’y intéressait pas : 23 personnes en Sibérie, ça ne représentait pas un grand danger. Mais après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, elle et son équipe se sont sentis vraiment définitivement en désaccord avec le régime de Poutine et se sont fait stigmatiser, ils ont fui pour des raisons évidentes et ça nous semblait important que toute la troupe puisse trouver asile à Lyon et aux Célestins. Ils sont artistes associés, on les accompagne dans la fabrication, la production de leurs spectacles. Ils nous apprennent beaucoup depuis toute cette année sur le régime et ses méfaits.
Les artistes associés aux Célestins, c’est nouveau, c’est ce que vous avez amené : pourquoi ? C’est unique en France au niveau d’un théâtre municipal…
Oui, peut-être… Il y a d’autres théâtres municipaux dirigés par des artistes, comme le théâtre de la Ville, mais effectivement je ne pense pas qu’il y ait d’artistes associés. Ce théâtre est municipal mais atypique, car c’est un lieu de création. Peu de théâtres municipaux le sont. Claudia Stavisky l’a co-dirigé pendant 23 ans, en tant que femme engagée mais aussi en tant qu’artiste, elle y faisait toutes ses créations. Et moi, n’étant pas artiste, je souhaitais absolument poursuivre la mission de création mais aussi l’inscrire dans le fonctionnement et dans le travail au quotidien de l’équipe. Laquelle y était très attachée. Ça m’a paru évident d’associer quatre équipes artistiques avec des propositions et des singularités assez fortes.
Les Célestins sont un lieu de création, mais comme la Maison de la Danse, il vous manque un lieu dédié. Les Ateliers de la Danse vont être créés, est-ce toujours une volonté de votre part d’avoir aussi votre lieu de création pour le théâtre ?
Oui, oui, oui ! Que la Maison de la Danse ait une solution, c’est super. Mais je constate que ça a mis du temps. C’est un projet de la plus haute importance pour moi, qui est au long-cours, parce que ça nécessite des moyens importants. Ce qui me paraît particulièrement réussi dans le projet des Ateliers de la Danse, c’est que c’est un lieu de travail polyvalent, qui permet de travailler des esthétiques différentes sur un plateau avec un rapport à la représentation multiple et polymorphe. J’aimerais ça pour les Célestins. Les salles que l’on a ici sont formidables, la Célestine est géniale et modulable, on peut y présenter des spectacles assez différents. La grande salle impose un rapport frontal et une esthétique plus définie. Ce serait intéressant que l’on puisse présenter au public des formes inédites.
Dans la programmation de cette saison, il y a beaucoup de grands noms : Joël Pommerat, Alain Françon, Michel Raskine, Gwenaël Morin, Maguy Marin. C’est prestigieux. Est-ce aussi une manière de se rassurer, de remplir la salle, pour gagner la liberté de programmer à côté les choses plus risquées ?
Évidemment, il y a une notion d’équilibre dans une programmation. Mais ce n’est pas qu’une notion d’équilibre budgétaire. C’est aussi faire une proposition suffisamment large dans une saison pour que le public, qui a besoin d’être rassuré, ait des points de repère, des grandes signatures. C’est même programmer des spectacles qui ont pu être déjà présentés et ont eu une reconnaissance incroyable comme May B créé il y a quarante ans, La Réunification des deux Corées créé il y a douze ans, qui ont emballé plus d’un spectateur.
C’est l’équivalent de ce que l’on nomme le cinéma de patrimoine, ici un théâtre de patrimoine ?
Exactement ! C’est notre côté Institut Lumière (rires). Et après, il y a le côté un peu plus Festival de Cannes dans la prise de risque, pour filer la métaphore, avec des esthétiques nouvelles. Je plaisante, car il s’agit souvent, plus que dans la sélection officielle de Cannes sans doute, d'accompagnement, de premiers pas, d’émergence... ! C’est important pour le public, cette possibilité de découvrir des nouveaux artistes et de voir des grandes signatures. C’est important aussi pour les artistes, car ils se rencontrent au cours d’une saison, il y a des temps d’échange, notamment pour les artistes associés. Et ce dialogue qui peut ainsi naître entre les générations est primordial. Je suis dans un rôle de transmission entre les artistes et le public. Mais que la transmission puisse se faire entre les artistes, entre les grands maîtres comme Françon et les plus jeunes, c’est dans les lieux comme les Célestins que ça peut être porté.
Propos recueillis par Sébastien Broquet